Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 39 sur 77

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Nocturne français

Belle de nuit

 

 

Elle est assise au premier rang, rousse comme le feu. Passer inaperçue n’est pas son genre. Régine, ex-reine de la nuit, disperse sa vie à l’encan. Que de boucles d’oreilles, de robes à strass pour briller dans la pénombre ! Dans les années 1960 à 1980, elle a été l’astre de la vie nocturne. C’était un autre siècle.

Des dames de compagnie sont venues voir s’éteindre leur âge d’or. À ses côtés, Nicole Wisniak, fondatrice de la revue Égoïste dont elle a emprunté la devise à Labiche : « Un égoïste, c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi. » Antigone Schilling a créé une revue excentrique, Faux Q. Cette amatrice de vêtements, d’art et de chapeaux y laisse aller ses humeurs.

Sa devise : « J’achète, donc je suis. »

Bracelets, colliers, broches, l’heure n’est plus aux sentiments. Dans la petite salle de la maison de ventes Tajan, la commissaire-priseur manie le marteau avec le charme autoritaire d’une maîtresse d’école. On a l’impression qu’il va vous tomber sur les doigts. Régine de temps à autre éponge le coin de ses yeux avec un mouchoir. Son rimmel a coulé. Ensemble en résine doré, boucles métal, perles et strass, bracelet dessinant le mot star… Les prix flambent moins que prévu. Régine lève la main pour offrir un lot à sa nièce qui l’embrasse sur la joue. La maîtresse de cérémonie retrace son époque « abeilles » : « C’est que vous travailliez beaucoup », glisse-t-elle, fine mouche.

Dans la salle, on a suspendu des ballons roses et gris. Les rousses sont surreprésentées. Quelques dames aux cheveux gris cendré ont dû connaître le Whisky à gogo  ; peut-être même l’ont-elles bu. Un presse-papiers en forme de R dépasse la cote. Enfin. Régine dit : « Ça porte bonheur ! » Les prix s’inscrivent simultanément en livres et en dollars.

Foulards, blouses de soie, cabans imprimés fauve, tout est vintage : « C’est toute une époque », commente la commissaire-priseur.

Régine a aussi déchiré la nuit en panthère. Jean Paul Gaultier, Yves Saint Laurent, Emanuel Ungaro : « Brodée par Lesage », lance-t-elle comme une bouée de sauvetage pour tenter de faire émerger une tunique Christian Dior.

Des hôtesses en perruque rousse s’improvisent mannequins : « Je vous l’offre », clame l’ancienne propriétaire à l’une d’entre elles en levant la main sur un ensemble Paco Rabanne. Elle suit son naufrage avec dignité. Robe de soie en vert menthe. 20 euros : « Ce n’est même pas le prix du nœud », raille quelqu’un.

Régine a traversé une période squaw : pièces en daim et cuir, fabriquées par de vrais Indiens : « Brodées à la main », vante-t-elle d’une voix forte. « Ces jupes sont vraiment indémodables », tente la commissaire-priseur dont l’apparence stricte colle peu à ces modèles endiablés. Personne ne semble prêt à déterrer la hache de guerre pour se les arracher.

La plupart des robes sont en taille 44. En en voyant certaines, on comprend pourquoi Régine ne sortait que la nuit.

La mode a ses revers, ses tocades. Chanel, Dior tiennent, peu ou prou, la cote. Pour une pièce rare – veste en renard blanc – Régine se lève et, après l’avoir enfilée, tournoie gaiement sur elle-même comme un spot.

Le clou de la vente – un manteau en zibeline marron glacé – qui a connu quelques accidents peine à atteindre les 4 000 euros : « C’est la Régine du pauvre », glissé-je à Antigone, dont le prénom annonçait la tragédie.

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