Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 58 sur 77

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Nocturne français

La soldate inconnue

 

« C’était mon premier tableau, dit-il. Je le lui ai acheté il y a trente-trois ans. Je le voulais rouge ; elle me l’a longtemps refusé. Elle prétendait que c’était la couleur de la mort. Un jour elle m’a convoqué chez Lipp. Payable en espèces. Le lendemain, elle mourait. »

Ils ne sont pas nombreux ce jour-là à se souvenir de Shirley Goldfarb (1925-1980). Cette artiste américaine, ignorée de ses contemporains, continue à l’être. Elle a vécu à Paris, traînant dans les cafés, passant son temps à essayer de se faire inviter aux vernissages, à s’infiltrer dans les cocktails où elle tentait d’apercevoir Andy Warhol ou David Hockney. Sur les photos, casque brun, pupilles écarquillées, elle arborait un outrancier « maquillage de guerre ». Elle avait toujours eu les yeux plus gros que le ventre.

Dans le sous-sol de la galerie Guillaume, où s’achève l’exposition d’une dizaine des œuvres de cette soldate inconnue, c’est l’heure des derniers adieux. La chanteuse Caroline Loeb lit un extrait de son journal. À 16 ans, l’interprète de C’est la ouate croisait Shirley dans les galeries de Saint-Germain-des-Prés. Elle ne passait pas inaperçue. C’était une petite femme agressive, antipathique. Toujours flanquée d’un chien assez laid, un yorkshire, Sardi, elle noircissait des carnets autour d’un verre en parcourant France-Soir ou le Herald Tribune : « Samedi. Que vais-je faire de ma journée. M’asseoir et attendre. » Elle tuait le temps à la brasserie Lipp, en minijupe éponge. « Dimanche : Bikini violet à Deligny. » Le serveur du Flore pensait qu’elle était morte : « Je ne suis pas comme les autres. Terriblement unique. » Café et eau glacée, campée en terrasse, elle regardait défiler les gens : « Je perds mon temps. Pas le vôtre. » Elle décrivait l’atmosphère du Flore : « Une clinique psy en plein Paris. Moi quand je veux quelque chose, poursuivait-elle, je ne l’ai jamais. Ça m’empêche d’être blasée. »

Elle aspirait à « faire l’amour à une grande toile blanche » ; ou à un génie riche. Mais les seuls types qui la poursuivaient étaient terriblement laids. Elle vivait dans une cabane, s’enchantait d’une ville « qui s’est souvent foutue de moi » : « Pourquoi ne suis-je pas affreusement triste » ? Le soleil revenait par éclairs : « Claude Picasso a reconnu ma patte. L’acte de peindre, notait-elle, seule déclaration importante. Mon fils, dit-elle encore, fait la chasse aux nazis ; moi aux collectionneurs. »

Elle sentait venir la fin : « Étourdie à force de ne pas manger, je meurs et personne n’y prête attention. » Shirley Goldfarb avait rêvé de continuer à hanter le quartier. La maigre assistance réunie dans la galerie lui donne satisfaction. À la fin de la lecture, dans un élan fraternel, un yorkshire se met à aboyer.

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