Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 3 sur 77

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Nocturne français

Terreur à La Hune

 

Elle est là, assise dans un coin, qui feuillette son dernier roman, Une semaine de vacances. Il y a dans son attitude une forme de dédain silencieux.

Au premier étage de La Hune, ultime bastion du rêve littéraire d’un quartier évanoui, une quinzaine de personnes sont assises sur des chaises pliantes, au milieu des rayons consacrés à l’architecture et au graphisme. Elles sont venues écouter sa parole.

Après avoir cédé sa place à l’enseigne Louis Vuitton, la librairie, qui a vu passer tant de dictateurs – les surréalistes, Jean-Paul Sartre, Marguerite Duras, Alain Robbe-Grillet –, fête sa réouverture sur la place Saint-Germain-des-Prés.

En attendant que l’oratrice s’exprime, le public chuchote pour ne pas la troubler. On se croirait dans la crypte d’une église. Enfin, Christine Angot se lève. Après avoir essayé le micro – Un, deux, un, deux –, elle s’assoit sur la chaise qui l’attend sur une estrade. Elle arbore un gilet noir, une jupe mi-longue couleur tabac, des bottes. Au dos de son siège, elle suspend son blouson de cuir. Son regard noir parcourt la salle, plombant l’atmosphère.

D’une voix énamourée, ange qui parlerait de son dieu, le responsable de la librairie présente son dernier ouvrage. À l’entendre, c’est « LE livre de la rentrée ». Nul ne semble en douter ; Christine Angot moins que personne, qui accueille ces compliments avec l’indifférence d’une pierre. Mannequin dédaigneux sur son podium, affichant une moue ennuyée, son regard exprime la souffrance. C’est son passe-droit depuis son entrée en littérature. Elle a été victime d’inceste – titre de son premier ouvrage – et son œuvre baigne dans cette lumière noire. Toute critique s’apparente à une complicité avec ce crime odieux. L’un de ses éditeurs a d’ailleurs exprimé sa volonté de « casser la gueule » à ceux qui douteraient de son génie.

Les traits de marbre, la silhouette bien droite, Christine Angot sourit un court instant en relisant pour elle-même quelques lignes du livre qu’elle tient ouvert devant elle : quelle prose, semble-t-elle songer. Puis, après un long silence, elle entame sa lecture : « Il est assis sur la lunette en bois blanc des toilettes. » Sa voix est autoritaire, claire. Elle détache les mots, donnant à chacun une importance mystérieuse. De sa main droite, elle accompagne ses phrases, dessinant dans l’air de larges arabesques. On dirait une maîtresse d’école faisant la dictée à ses élèves. Nulle émotion ne transparaît dans sa lecture. De temps à autre, son regard s’échappe, fixant la caméra qui immortalise sa performance. Ses yeux sont des meurtrières, à peine entrouverts. Ils dissimulent son arme fatale : un mépris abyssal. Elle est glaçante ; un glaçon qui ne fond jamais.

Au premier rang, un quinquagénaire aux cheveux gris tourne les pages de son roman au même rythme qu’elle. Il est envoûté. « L’homme assis sur la lunette de toilettes » s’est levé ; Christine Angot en fait autant. Elle a les yeux fermés. Elle communie désormais avec ce bourreau qu’elle décrit et qui va abuser de sa fille, victime silencieuse qui semble ne penser à rien, s’être absentée de son corps. Les phrases s’enchaînent, brèves, répétitives, d’un ton monocorde. On entendrait une mouche voler, si elle avait osé.

De longues minutes s’écoulent. Il n’y a pas de style ; simplement de l’autorité. Le disciple du premier rang consulte sa montre. Je me sens moins seul. Enfin, la lectrice interrompt sa scansion : « Voilà. » C’est fini.

Le public applaudit. Avec cérémonie, Christine Angot saisit une bouteille d’Evian, se sert un verre d’eau. Une animatrice la rejoint sur l’estrade pour lancer le débat. Il y a un silence lourd. « Christine, dit l’animatrice, lire à voix haute, c’est quelque chose qui fait partie de ton travail ? » D’autres auraient dit « plaisir ». Là, c’est bien de « travail » qu’il s’agit, d’un travail à la chaîne : « Oui, d’une certaine manière, confirme l’auteur. C’est le travail de tout écrivain de donner des informations sur ce qu’il a écrit. » Quelle plaie. Le mystère est balayé. L’animatrice poursuit son interrogatoire :

« Le narrateur parle à la troisième personne ?

— C’était l’évidence ; qu’il soit clair que ce sont les pensées de quelqu’un qui ne s’exprime pas. »

Les réponses tombent comme des certitudes. Elles sont assénées comme des coups de marteau : « Écrire, c’est faire apparaître ; le mot juste, c’est celui qui convoque l’image. »

Le public est invité à prendre le relais des questions. Une main se lève dans le fond, puis une autre : « J’entends la transe, dit un type aux cheveux longs. J’ai entendu un froid clinique. » Silence, hôpital : « La froideur, tranche Angot… c’est l’arrêt de la colère. » Tout ce qu’elle dit est empreint du sceau de la vérité. Elle met d’emblée un point final à toute discussion. Elle est l’Écrivain, en majesté. Ses interlocuteurs, qui ne la connaissent pas plus que moi, la tutoient. Cette illusoire familiarité ne l’empêche pas de les dominer. Une femme mûre avoue s’être sentie coupable : « J’ai cru à un récit érotique. » On a le sentiment qu’elle va se mettre à genoux, et pleurer, en demandant pardon. L’auditoire est suspendu aux lèvres de l’oratrice, comme à une corde. Elle tire dessus avec un plaisir sadique : « Enfin, dit-elle, la culpabilité n’est plus seulement celle de la jeune fille ; mais de tout le monde. »

Christine Angot a gagné son combat.

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