Nocturne français
Deux minutes trente-cinq de bonheur
Ébullition devant le Palace. Music-hall lifté, la mythique salle de spectacle parisienne qui avait incarné la fête dans les années 1980 remonte le temps. Craquant comme des biscottes, les vedettes qui s’extirpent des voitures de collection ont l’âge de leur monture. « Nombreuses surprises », promet le carton d’invitation : « Exposition de photos de stars des années 1960 à 1980, grande tombola, soirée animée par DJ Rico. »
DJ Rico est un « animateur de mariages et de soirées de karaoké ». Ça va décoiffer.
Tout le monde est laqué. Les invités gagnent le sous-sol. Sur un écran défilent des images de Claude François. Cloclo bondit. L’horloge s’est arrêtée. Mais ce n’est pas sur un lundi au soleil. Une lumière bleutée tombe sur la salle. Une fausse Liza Minnelli a quitté New York. Robe moulante largement fendue sur le côté, les Coco Girls qui ont illuminé dans les années Mitterrand les écrans télévisés de leurs silhouettes dévêtues n’ont pas changé ; de tenue. Le chanteur Herbert Léonard a l’air d’un extraterrestre. L’interprète de « Pour le plaisir » renverse son verre sur ses pompes rouges ; ce ne doit pas être pour le plaisir. Sa main tremble. Le carrelage colle aux semelles. Sur le buffet, le champagne est tiède : il est comme tout le monde, il a trop attendu. Rose Laurens agite un éventail, peint à la main, précise-t-elle ; l’interprète d’Africa prépare un nouvel album avec Pierre Palmade. Elle ne se souvient plus de quand datait son dernier succès. À quoi bon regarder derrière soi ? L’avenir est un éventail peint en rose que les idoles des eighties agitent en sillonnant les mers dans des croisières du troisième âge. Marie-Paule Belle est déjà rentrée se coucher. En 1976, elle triomphait avec La Parisienne. Elle a fermé les volets. Caroline Loeb est encore là. Un membre des Forbans s’étonne que son voisin ne le reconnaisse pas. Danielle Gilbert est blonde, comme toutes les femmes qui ne le sont plus. À la fin des années 1980, l’ex-animatrice giscardienne avait fait scandale en posant nue en couverture de Lui. Marcel Amont a les cheveux gris et le tonus de Zébulon. Il fredonne un classique : « L’amour, ça fait passer le temps. » Les tubes des chanteurs de variétés sont les marque-pages de nos existences.
Le producteur de musique Pascal Nègre pose en costume à carreaux. Dans un silence de cathédrale, Sylvie Vartan fait son apparition. La reine descend majestueusement les marches aux côtés de son époux, Tony Scotti. Mais elle restera à jamais l’ex-femme de Johnny. Jean Renard vient la saluer. Il fut son parolier. Elle lui doit Deux minutes trente-cinq de bonheur.
Deux minutes trente-cinq de bonheur, ça ne s’oublie pas.
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