Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 12 sur 77

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Nocturne français

L’ombre de lui-même

 

 

J’avais fait sa connaissance sur un trottoir, il y a près de vingt ans. Il allumait une cigarette devant les locaux du Figaro. 20 ans et des poussières, belle gueule, cheveux bruns semés de mèches argentées, ce séducteur fougueux, doux et naïf, venait de voir mis fin à son stage au Figaro pour je-m’en-foutisme indolent. Tandis qu’il me racontait sa mésaventure, lui trouvant un air mousquetaire, je l’avais invité à me rejoindre à la rédaction du magazine voisin. Il suffisait de traverser la rue.

Depuis, Nicolas Rey avait publié quelques romans, maigres et nerveux, parcourus d’aveux foutraques et de fulgurances, qui lui avaient valu une certaine renommée. Il parlait le langage de l’époque. Promu figure à la mode, il avait connu de confortables tirages et les frémissements de la célébrité. Happé par celle-ci, j’avais vu ce jeune homme timide changer, partir au galop sur les pistes mouvantes d’une vie artificielle. Drogue, alcool, il avait cédé à toutes les chimères. J’avais tenté, en vain, de le mettre en garde. Il refusait de faire semblant. Quelque chose l’attirait vers l’extrême. Il avait un besoin, éperdu, d’aimer et d’être aimé.

Nous nous étions perdus de vue. Quand je le revis, quadragénaire, il était courbé comme un vieil homme. Ses cheveux en bataille étaient devenus gris, son corps s’était épaissi, ses gestes ralentis ; son visage était gonflé par les médicaments. L’une de ses hanches était artificielle : la cocaïne, m’expliqua-t-il, lui avait rongé les os. Il avait aligné les cures de désintoxication et ses médecins l’avaient condamné à ne plus boire la moindre goutte d’alcool.

Assis à l’arrière du van qui nous conduisait de l’aéroport de Nice à l’hôtel d’Antibes où nous séjournions, il semblait tombé en léthargie, comme un clochard sur un banc. Sa tête oscillait d’avant en arrière. Soudain, au milieu de notre conversation, tandis que nous évoquions quelques traditions provençales, il releva la tête et nous interrompit pour dérouler avec une déchirante mélancolie le souvenir de sa première corrida. Son éditrice toréait à cheval. L’accompagnant, sans savoir s’il était pour ou contre ce genre de manifestation, il avait été entraîné au milieu de l’arène. Il se revoyait en train de tirer sur le sol « un taureau mortellement touché et encore frémissant de ses blessures vers le camion réfrigéré où on le découperait ».

Nous l’écoutâmes, stupéfaits, prononcer ces quelques phrases d’un ton désabusé, comme un constat d’accident contre lequel on ne pouvait rien. La vie l’avait débordé. C’était simplement comme cela que les choses s’étaient déroulées.

Aujourd’hui, le taureau, c’était lui.

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