Nocturne français
Sourire aux larmes
Alexandra Stewart et Leslie Caron sont installées au premier rang. Inutile de regarder l’écran. Sur son tailleur noir, Shirley MacLaine a épinglé comme une fleur sa Légion d’honneur. Frédéric Mitterrand la lui a remise quelques minutes plus tôt. Il avait oublié son discours. Il a improvisé. Il la connaît par cœur. Sa vie, c’est du septième art.
Depuis quelque temps, le neveu de l’ancien chef de l’État joue le rôle de ministre de la Culture. Contre-emploi. Personne ne le prend vraiment au sérieux ; même pas lui : « Je suis tombé amoureux de vous lorsque j’ai commencé à aller au cinéma », a-t-il lancé à la vedette américaine. Il a rappelé son humour proverbial, ses qualités de danseuse. Les yeux de Shirley brillent comme des fusils ; ils n’ont rien perdu de leur intensité.
Elle est blonde, la peau tannée ; visage de statue, raviné par les ans. Elle a grandi en Virginie, à l’ombre de Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Thomas Paine : « Sans eux, vous n’auriez pas fait la révolution. » Elle exagère toujours. Son côté Jane Fonda. Pierre Étaix est assis au deuxième rang. Il va bientôt mourir : « Un ami m’a dit que j’étais experte dans l’art de sourire à travers les larmes », confesse Shirley. Plus qu’un talent, un art de survivre. Un intervieweur évoque sa carrière : « Sur votre visage, tout va à une vitesse folle », lui glisse Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque. Ses hôtes se tiennent à carreau ; on les sent impressionnés. Shirley est une légende. Elle a tourné avec Frank Sinatra, Dean Martin, Clint Eastwood ; a giflé un critique. « Vous le referiez aujourd’hui ? » lui demandé-je, esquissant un geste pour me protéger. Elle lève la main. On lui sert un verre d’eau : « This is gin, I hope ! » Tonique. Elle se souvient d’Alfred Hitchcock sur le tournage de Mais qui a tué Harry ? : « Il voulait toujours que je mange avec lui. Il n’était pas cruel avec moi ; il m’ignorait. » Jerry Lewis ne supportait pas de la voir en costume de bain jaune ; le danseur de claquettes était jaloux de ses jambes. Elle a joué au gin rami avec la bande du Rat Pack. Dans La Garçonnière, de Billy Wilder, elle tape le carton avec Jack Lemmon. L’acteur était fou d’elle.
On projette le film dans la grande salle de la Cinémathèque. Il n’a pas pris une ride. Shirley a les cheveux courts, joue le rôle d’une liftière : « Quand on aime un homme marié, murmure-t-elle à l’écran, on ne se fait pas les yeux. »
Lorsque le cinéma vous invente de telles répliques, les conversations de tous les jours doivent vous paraître fades.
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