Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 43 sur 77

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Nocturne français

Un prince au Plaza

 

Le samedi précédent, il a foulé pour la première fois, avec sa sœur la princesse Gauravi, le plancher du bal des Débutantes à l’hôtel Peninsula. Sa cavalière était Ava Phillippe, poupée blonde et fille unique de l’actrice américaine Reese Witherspoon et de Ryan Phillippe.

Le maharadjah de Jaipur séjourne à Paris. Fruit des amours coupables entre la fille du maharadjah Bhawani Singh et un roturier, Padmanabh Singh avait 13 ans lorsqu’il a été couronné à la suite du décès de son grand-père. Les privilèges royaux ayant été abolis par Indira Gandhi, il ne règne plus que sur un décor de carte postale, le City Palace de Jaipur, somptueux palais aux murs roses.

Comment s’adresser à lui ? Your Highness est la formule consacrée. Frappant à la porte de sa suite du Plaza, je l’apprends comme une leçon. La vie sociale est un jeu dont les règles, si on ne leur accorde pas plus d’importance qu’elles n’en ont, apaisent les relations humaines. Le maharadjah a l’air revêche. Sanglé dans un costume traditionnel indien, il finit de s’habiller pour assister au gala de charité que donne sa mère à Paris. Il se détend en constatant qu’aucun photographe ne viendra l’importuner.

C’est un jeune homme de belle allure, grand, brun, aux yeux sombres. Nerveux. Un cheval fougueux, que l’on sent piaffant d’impatience de partir au galop. Le polo est sa passion. Plus jeune membre à avoir intégré l’équipe nationale, il y a côtoyé le prince William. Attaquant, il aime marquer des buts. Parler de son sport favori le met de bonne humeur. Vitesse et adrénaline semblent être ses aiguillons.

Il m’apparaît que c’est aussi pour lui un moyen d’échapper au cadre rigide d’une vie étroitement contrôlée. Tout autour de lui est irrémédiablement figé, depuis son éducation stricte dans un internat indien à la discipline quasi-militaire jusqu’à son avenir, balisé. Après des études à New York, il rentrera au Rajasthan exercer le rôle dû à son rang. Prisonnier de l’étiquette, tiraillé entre les exigences d’une société traditionnelle et les tentations de l’Occident, il avance à pas prudents. Loin de toute excentricité, son discours, parfaitement lisse, a la pesanteur d’une dictée bien apprise.

L’entretien touche à sa fin. Le jeune maharadjah est attendu par sa mère. Un peu déçu, je me lève pour sortir : je n’ai rien appris de lui. Avant d’arriver à la porte, je tente une dernière offensive : « Quel est votre principal défaut ? » dis-je en me retournant.

Je surprends son regard, mi-offensé, mi-amusé. Your Highness n’est pas habitué à ce genre d’attaque frontale. Décontenancé mais pris au jeu – vitesse, adrénaline, nous sommes sur son terrain –, le maharadjah se tourne vers son jeune conseiller :

« Une idée ?

— Les filles ? » propose l’autre.

Je n’ai pas totalement perdu mon temps.

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