Nocturne français
Fashion victim
Un long type brun passa devant moi dans une robe sombre à dentelles, glissée sur un jean ; il tenait un sac à main.
Une fille lui donnait la main. C’était plus prudent : il avait l’air un peu perdu. Un autre avait gardé sa capuche. La plupart des hommes avaient les cheveux longs, comme les rockeurs dans les années 1970. On se croit unique, on photocopie son voisin. C’est ainsi que l’homme devient idiot. De nombreux convives étaient vêtus de cuir. La majorité des filles étaient brunes, avec un excès de rouge à lèvres ; les garçons en tee-shirt étaient mal rasés. On était au Silencio, dans le club ultraprivé imaginé neuf mètres sous terre, rue du Faubourg-Montmartre, par le réalisateur David Lynch.
C’était une sorte d’abri antiatomique à l’ambiance underground. Les plafonds étaient bas, voûtés ; les murs dorés comme des lingots : « J’ai dessiné des tapis inspirés de mes tableaux », avait confié le metteur en scène de Mulholland Drive. On s’y enfonçait comme dans la nuit. La lumière feutrée laissait une partie des visages dans l’ombre. Une lueur verte courait sur le sol le long d’un couloir. Dans les miroirs des toilettes, les night-clubbers sonnés voyaient se refléter des paillettes dans leurs pupilles. On se serait cru dans un film de science-fiction : New York, 1997. Il avait dû y avoir une explosion quelque part, en surface. Personne n’était habillé pour sortir. Ces êtres souterrains semblaient avoir été jetés dans la rue. Un émule de Crocodile Dundee aux longs cheveux blonds, surmontés d’un chapeau de brousse, portait un blouson de cuir rouge criblé d’épingles à nourrice : fan d’architecture, de mode et des Los Angeles Lakers, le mystérieux milliardaire américain James Goldstein promenait sa silhouette de vieil hors-la-loi dans un monde où le plus dangereux était de la respecter.
Photographe fétiche des oiseaux de nuit dans des poses érotiques, Ellen von Unwerth brillait comme un objectif dans sa veste à paillettes. Le vieux monde paraissait s’être volatilisé. Des poteaux torsadés imitaient des lianes, des filles dansaient entre elles sur le dance-floor saturé. C’était la jungle urbaine. À l’écart, dans une sorte de caisson faiblement éclairé, étanche et aéré, des fumeurs tiraient sur leur dernière cigarette. Certains étaient assis sur le sol. On aurait dit des clandestins. La plupart devraient rapidement mourir intoxiqués.
Excuse me, disaient les serveuses en se faufilant avec leur plateau. Au bar, on servait des cosmos, cocktails à base de sureau. « T’es parti à quelle heure ? demanda un type à son voisin. — Trois heures et demie. — Pourquoi t’es pas resté ? Après, c’était une boucherie. » L’actrice espagnole Rossy de Palma baignait dans son élément : l’exagération du domaine de la déflagration. Joey Starr jouait les durs pour montrer qu’il avait du cœur. D’un bras puissant, un colosse noir dissuadait les amateurs de le prendre en photo.
Au petit matin, sur les dix-huit exemplaires exposés de la vedette de la soirée, la précieuse bouteille de vodka Absolut – habillée d’ailes noires par le couturier avant-gardiste Gareth Pugh –, il n’en restait plus que dix-sept. Encore une fashion victim.
OceanofPDF.com