Nocturne français
Le fantôme de Montana
La boucle de son ceinturon flottait sur sa taille étroite de vieil enfant. Les jambes maigres, les cheveux décolorés, le visage boursouflé comme s’il avait été piqué par un essaim d’abeilles, Claude Montana tremblait tel un roseau devant la boutique de vêtements vintage où Didier Ludot présentait des pièces phares de ses collections. Un siècle semblait s’être écoulé depuis l’époque où ses shows, aux couleurs provocantes, suscitaient des émeutes dans la Cour carrée du Louvre. C’étaient les années 1980. Engoncé comme hier dans l’un de ses fameux blousons en cuir rouge, le créateur incarnait alors la « modernité ».
Longeant les arcades du Palais-Royal, une passante le reconnut, s’arrêta, lui serra longuement la main : « Vous représentiez tant pour moi ! » Elle le fixait comme si c’était Jésus. Spectateur groggy d’une pièce dont il n’était plus que le figurant fantôme, Montana signait de la main gauche des autographes à l’encre rouge. Une cour d’une vingtaine de personnes bourdonnait autour de cet empereur en exil. Des garçons se saluaient en s’embrassant. Un mot flottait dans les conversations : « Réminiscence. » Des robes en peau de serpent, couleur anis ou bleu Klein, se dessinaient dans les imaginations ; des joggings en vison violet, aux épaules rehaussées, passaient en ordre de bataille.
Sur un plateau, un serveur promenait des coupes. Le champagne s’appelait Hugot. Un personnage aux cheveux bleus conversait avec un autre en chapeau mou. On aurait dit une réunion de zutistes ou de poètes nervaliens ; personne ne promenait de homard en laisse. Émue jusqu’aux larmes, Clémentine, qui avait été la première à afficher Montana dans sa boutique à Lyon, étreignit l’icône hagarde. La marionnette oscilla sur elle-même, souriant dans le vide comme on y plonge. « Il y avait aussi Thierry Mugler », se souvint la groupie. Un mannequin de l’ère Palace posa en grimaçant à côté du créateur.
Sur la vitrine de la boutique, des extraits d’articles rappelaient que Montana avait obtenu deux Dés d’or sous la marque Lanvin. La fille d’Hélène Rochas sortait de chez Christie’s. Sa famille y dispersait de luxueux accessoires de table : tout fout le camp. Un petit bonhomme en combinaison rouge éponge portait un sac en bandoulière sur lequel était inscrit « Ségolène Royal présidente ». Titus, roi de la sape bon marché et grand infiltré des cocktails, collectionnait les objets militaires. Il venait d’assister à l’enterrement du dernier des poilus.
L’avant-dernier, rectifié-je.
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