Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 49 sur 77

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Nocturne français

La mode en hiver

 

C’est l’hiver. La béquille de mon scooter s’est enfoncée dans la terre meuble. En marchant, je réajuste le nœud papillon de mon smoking. On s’habille tous pour jouer la comédie, plus ou moins bien, plus ou moins près de ce que l’on est. Au fond, rien n’a tellement d’importance, puisque tout est appelé à se démoder ; même l’Homme.

Une longue file de berlines noires s’étire depuis la porte Maillot jusqu’à l’entrée du Pavillon d’Armenonville. Rien n’a changé, dirait-on, depuis l’époque où Marcel Proust observait, à la tombée du soir, bourgeois et élégantes venus flâner du côté du bois de Boulogne. Illusion d’optique. À la hauteur du Pavillon, devant les Mercedes noires, les cris des photographes massés sur les escaliers jaillissent comme des jets d’eau. Hurlant pour qu’elle se tourne vers eux, ils interpellent par son prénom chaque silhouette qui en émerge. Ce détail suffirait à balayer l’idée d’un retour au monde ancien. Quel lord, duc ou même grand bourgeois se serait laissé apostropher par un importun obsédé par son objectif ? « Imaginez Louis XIV poursuivi par ses courtisans en quête de selfies ! » avais-je un soir glissé à Karl Lagerfeld, encerclé dans un salon du château de Versailles par une cohorte de happy few tendant vers lui leur iPhone. Le Kaiser avait souri, balayant mon insolence d’un revers de sa main gantée.

La cour contemporaine vire à la cohue, l’élégance à la farce. Dociles, les vedettes hélées pivotent sur elles-mêmes et livrent leur plus beau profil à la haie noire des appareils cabrés. Ange maigre dans sa robe argentée, Vanessa Paradis laisse entrevoir le temps d’un sourire, outre les mystères d’un décolleté incendiaire, les dents du bonheur dont on peut douter qu’elle l’ait connu ; le chausseur Christian Louboutin et l’ex-top model Farida Khelfa ont fait du chemin depuis les travées du Palace. De saltimbanques, ils ont accédé aux rôles-titres. Dans sa veste de cuir et sa longue robe noire, le teint blême et le regard distant, Juliette Binoche a l’allure d’une châtelaine anglaise ; ne lui en manque que l’excentrique liberté. La dernière des stars de l’ancien monde, Catherine Deneuve, se faufile rapidement. Que peut-elle attendre d’un excès de lumière sinon la révélation de ses ombres grandissantes ? Elle a atteint cet âge où lorsque l’on a tout été, il faut continuer à être. Se tenant à distance, elle affiche cette orageuse rigueur qui lui a permis de garder le contrôle d’elle-même et des autres.

Une foule chic s’admire dans le miroir des bons sentiments à l’occasion du dîner caritatif donné, à l’issue de la fashion week, en faveur de la lutte contre le sida. Deux invités, poursuivis par les flashes, arborent un masque de lapin. Flirtant avec le rêve d’un retour aux années 1930, Dita von Teese, pâle sosie d’une star au glamour hollywoodien, a noué dans sa chevelure brune un serre-tête en forme de fleur. Les filles sont si longues qu’on se demande si on ne leur a pas tiré dessus. Toupie tourbillonnante dans le halo de sa glorieuse sœur disparue, Dalida, Orlando affronte en se trémoussant l’interrogatoire sarcastique d’un animateur du « Petit Journal » : « Est-ce que vous avez un message pour les jeunes ?

— Oui, ne jamais vieillir », rétorqué-je à sa place.

À la question « Quel lot aimeriez-vous gagner ? », la petite-fille de Michèle Morgan, Sarah Marshall, rescapée de l’enfer de la drogue, répond simplement : « Un vaccin contre le sida. »

Les invités rejoignent leur table dans une effervescence d’embrassades et de déclarations exagérées. Pierre Bergé monte à la tribune. Son premier mot est pour réclamer le silence : « Je suis patient ! » Le ton de sa voix et son attitude indiquent le contraire. L’ex-PDG de Saint Laurent, devenu le porte-étendard irascible de la cause homosexuelle, pose sur un fond rougeoyant d’oriflammes signés par des créateurs de mode. Cela donne à ce tribun autoritaire un cadre à sa mesure. D’une voix accusatrice, il annonce que l’épidémie n’a pas fini de progresser et se prononce pour une levée de fonds en faveur d’une taxe sur les transactions financières. Un silence glacé suit ses propos. Dans l’assistance, où les plus fortunés se demandent quand ils prennent l’avion pourquoi on a laissé monter d’autres passagers, on entendrait un chèque voler.

À la table de la maison Gérard Darel, la nouvelle présidente, Marianne Romestain, avoue humblement qu’elle ne connaît à peu près personne : « Ne changez rien », lui dis-je.

Autour de moi, les invités échangent des recettes de vie : « J’ai arrêté le lait de vache », dit l’une. « Le problème de l’écran, explique l’actrice Julie Ferrier, blonde tonique et élancée, c’est que ça grossit. » « Pain, pâtes, patates : il faut arrêter les trois p », intime avec l’autorité de l’expérience la DJ Cécile Togni, ex-membre des Putes à frange. « Là, tu fonds », confirme Julie Ferrier.

Comme pour illustrer ses propos, Isabelle Huppert et Audrey Tautou longent notre table dans un froissement d’os. On dirait deux squelettes tirés à quatre épingles. À peine le premier plat grignoté, la majorité des convives abandonnent sans vergogne leur table pour aller fumer ou consulter leurs messages sur leur téléphone portable. C’est la débandade. Étrange paradoxe, que de voir tous ces gens qui ont tué le savoir-vivre se battre pour en empêcher d’autres de mourir.

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