Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 27 sur 77

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Nocturne français

Ma nuit avec Marlene

 

Dîner privé dans la suite dite « Marlene Dietrich ». La star a fait savoir qu’elle ne pourrait y assister. Elle s’était endormie depuis le 6 mai 1992. Ce jour-là, elle avait demandé à sa secrétaire de lui fournir des somnifères. Elle s’était brisé le col du fémur ; le cœur, c’était fait depuis longtemps. Elle avait 90 ans ; il était temps qu’elle rejoigne les anges.

La table a été dressée dans la chambre 401 de l’hôtel Lancaster que l’actrice avait occupée, durant trois ans, à la fin des années 1930. Pierre Passebon, esthète à la voix douce et aux traits d’humour perçants, expose à la Maison européenne de la photographie ses plus beaux clichés de Marlene. Avec la complicité du journaliste Henry-Jean Servat, amoureux pétulant des figures de l’âge d’or du cinéma français, il a convié une poignée d’amis.

L’ordonnancement de l’époque a été pieusement reconstitué : divan de velours mauve, bureau Louis XV, piano à queue Erard en érable ondé. Tout est à sa place comme en cette fin d’après-midi où le chanteur Jean-Jacques Debout était venu frapper à la porte de la divine, tremblant comme une partition. La veille, le directeur de l’Olympia, Bruno Coquatrix, avait appelé le jeune homme pour l’informer que la grande Marlene avait émis le souhait de le rencontrer. Elle l’avait aperçu sur le plateau de l’émission télévisée de Jacqueline Joubert. Le débutant avait bouleversé la star par sa ressemblance avec l’amour de sa vie, Jean Gabin.

Lorsqu’elle lui avait ouvert la porte, Marlene portait un blouson en jean orné d’une Légion d’honneur et des boots en croco noir. « Champagne ? » avait été son premier mot. C’était sa boisson préférée. Elle en abusait. « J’ai pris un scotch-coca », dit Jean-Jacques Debout. Une boisson d’homme. Le chanteur avait 19 ans ; il avait un besoin urgent de vieillir. Ses souvenirs tournent dans sa tête comme un 33 tours : « Ses cheveux blonds étaient rejetés en arrière, elle portait des lunettes sur le front. » Marlene lui avait proposé de faire la première partie de son Olympia. Ils étaient restés liés pendant plus de trente ans.

Jean-Jacques Debout s’assoit au piano pour interpréter l’un des morceaux qu’il a composés pour Marlene. L’ombre de cette dernière flotte comme un nuage. Autour de la table, poupée de cire, l’épouse du compositeur, Chantal Goya, l’observe avec tendresse. Elle aussi a été une reine éphémère. Idole des enfants, elle a tout perdu en un instant. Il y a plus de trente ans, un vendredi 13 décembre, à la télévision, elle a craqué en direct. Soudain, sa gentillesse apparente s’était évanouie et elle était apparue comme une sorcière. Les enfants avaient pris peur ; leurs parents aussi. Les critiques s’étaient déchaînés. La carrière de Chantal Goya s’était brisée.

Je suis assis à côté d’elle. Vive et drôle, elle vaut bien mieux que son statut de marionnette ou de chanteuse un peu niaise. Elle raconte ses souvenirs. Née Chantal de Guerre, à Saigon, elle aspirait à devenir reporter. C’est Daniel Filipacchi, en quête d’une Sylvie Vartan brune, qui l’avait poussée à chanter dans les années 1960. Elle fredonne le refrain de son premier tube : « C’est bien Bernard… le plus veinard de la bande. »

Son destin avait basculé sur un plateau de télévision. Jean-Luc Godard cherchait une héroïne pour son film, Masculin féminin ; il avait flashé sur ce petit bout de femme. Le cinéaste d’À bout de souffle lui avait donné rendez-vous au théâtre des Champs-Élysées : « Maman m’avait dit : tu évites les hommes en imperméable. » Il en portait un. Elle aurait dû s’en méfier. « Le plus con des Suisses » l’avait scrutée avec intérêt : « Vous avez le visage que je cherche. » Elle avait accepté le rôle.

Goya revient à Dietrich. Elle l’avait rencontrée en 1963. Elle s’en souvient comme si elle était encore assise à ses côtés : « Jean-Jacques était monté me chercher. Marlene nous attendait dans la voiture. Elle avait pris place à côté du chauffeur : “Voilà donc votre petite Lolita !” avait-elle lancé à Jean-Jacques en se retournant. On allait voir Johnny Hallyday à l’Olympia. Placée derrière elle, dans la salle, j’étais fascinée par la vision de ses gants qui applaudissaient. »

L’avantage des absents, c’est qu’ils ne sont plus là pour vous interrompre, ni vous corriger. Marlene est à la fête. Chantal Goya évoque encore un dîner à l’Odéon, au restaurant La Méditerranée, en Mai 68. Drôle d’endroit pour être enceinte de trois mois : « Je dévorais Marlene des yeux car on m’avait dit et répété que si je voulais un beau bébé, il fallait fixer intensément les beaux visages… Autour de nous, des étudiants étaient montés sur le toit du Théâtre de l’Odéon pour y installer des banderoles. Ils avaient même déployé un drapeau à tête de mort. Ça commençait à chauffer : “Ça vous ennuierait de me ramener chez moi ?” a demandé l’Ange bleu à Jean-Jacques. »

Pierre Cardin grimace : un faux pli sur son visage lisse. Le couturier souffre encore du mépris que la star qu’il adulait lui avait manifesté. Le mal-aimé de la couture française l’avait accueillie sur la scène de la salle qu’il venait d’acquérir, L’Espace. Il lui avait tout offert : son admiration, son théâtre et une caisse de champagne. Une telle générosité ne coulait pas de source chez lui : « Tout ce qu’elle trouva à me dire fut que mon théâtre, que j’avais fait repeindre en noir, ressemblait à un cimetière. »

Marlene était la femme de tous les caprices : « Le tulle, le tulle » ! réclame-t-on autour de la table. Amusé, Cardin déroule, pour la millième fois, l’histoire de ces pièces de tissu qu’il avait dû faire fabriquer dans le nord de la France, avant de leur faire traverser la Manche parce que la star avait exigé qu’ils proviennent d’Angleterre : « Elle entrait sur scène cintrée dans un ciré noir, avec son chapeau de travers et sa démarche un peu masculine. Je lui donnais 32 000 francs par soir ! » On aurait dit que le chèque était cousu sur son cœur.

Le dîner s’achève : Marlene, dit quelqu’un, était vraiment un « monstre sacré ». On est loin de l’Ange bleu. Les convives acquiescent. Elle avait un sacré coup de cravache, reconnaît Jean-Jacques Debout. Il décrit sa rencontre avec Sacha Distel. Marlene avait eu le béguin pour le play-boy de la chanson française. Elle trouvait qu’il ressemblait à Raf Vallone. Décidément, elle aimait les ombres. Sacha était venu dîner un dimanche soir avenue Montaigne. Il avait apporté des fleurs : « Marlene l’avait dévisagé : “Dites-moi, Sacha, les femmes disent que vous êtes très beau. Mais je ne vous trouve pas beau du tout !” » Mine défaite du séducteur. « Non, vous n’êtes pas beau. Mais vous êtes joli. » Sacha avait soupiré. Marlene lui avait caressé la joue : « Vous ne m’en voulez pas ? » Il avait passé le reste de la soirée silencieux.

L’Ange dormait peu la nuit, se souvient l’ancien journaliste de France Inter, Louis Bozon, qui fut son confident pendant trente ans. Jean-Jacques Debout raconte le coup de téléphone qu’elle lui avait passé un matin, vers 4 heures. Elle lui avait lu, dans un demi-sommeil, la lettre qu’elle venait de recevoir de Michel Simon. L’affreux, qui la demandait en mariage, lui offrait tout ce qu’il avait, y compris une tapisserie rare de l’Apocalypse : « Je déteste la tapisserie, avait dit Marlene. C’est plein de poussière. »

L’actrice avait été l’amante de John Kennedy ; après l’avoir été de son père, Joseph. Quelle vie. Elle ne se refusait rien, dis-je en reprenant une coupe de champagne.

À 5 heures du matin, elle tirait au pistolet de la fenêtre de son appartement sur les pigeons de l’avenue Montaigne.

Elle devait chasser des ombres.

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