Nocturne français
Un petit vélo dans la tête
C’est le seul type à casquette qui ne soit pas jazzman ou rappeur à avoir poussé la porte du très sélect Relais Plaza. Ce jour-là, le recordman de la performance horaire à vélo des amateurs centenaires vient de fêter ses 106 ans. Une paille. Un sourire géant illumine son visage de vieil enfant.
Haut comme trois pommes, mais monté sur les ressorts d’une selle invisible, à peine entré il s’est rendu en cuisine pour saluer le personnel. Les grands champions savent qu’on ne gagne qu’en équipe. Il a serré la main de tout le monde comme si c’était la sienne. Enchanté d’être là, comme chaque fois qu’il tutoyait les sommets : « C’est la deuxième fois de ma vie que je viens manger dans un restaurant comme celui-ci ! » s’exclame-t-il. Personne n’ose lui demander quelle était la première.
Chemise écossaise, taille jockey, avisant l’assemblée, il lance en rigolant à l’ami qui le chaperonne : « On aurait pu mieux s’habiller, non ? »
Entouré du petit groupe qui l’accompagne, Robert Marchand s’assoit à la table que le maître des lieux, Werner Küchler, lui a réservée. Bavarois d’origine, sanglé dans l’image qu’il se fait de l’ordre, ce dernier est depuis plus de trente ans une figure du Relais Plaza. Passionné de jazz, fondu de vélo, il reçoit son idole.
Autour du champion, ont pris place Gérard Mistler, fondateur de la mythique course cyclo l’Ardéchoise, et sa compagne, ainsi que le rédacteur en chef, anobli ce jour-là, de la revue Cycle, Yves Blanc. Rien que des spécialistes, des as de la chambre à air. Werner ne masque pas son émotion. Depuis qu’il a assisté à Saint-Quentin au premier exploit de Robert Marchand, il rêvait de l’accueillir au Relais. N’est-ce pas à quelques pas d’ici, dans cette même avenue Montaigne, qu’un Français inventait, il y a cent cinquante ans, le premier cycle dans son atelier ?
En 2012, Robert Marchand a établi la meilleure performance horaire des plus de 100 ans à vélo en parcourant 24,250 km. Aucun centenaire avant lui n’avait songé à courir une telle distance. Deux ans plus tard, il améliorait son record de plus de deux kilomètres. L’âge venant, en janvier 2017, il a inauguré une nouvelle catégorie, celle des 105 ans. Il en a porté le record horaire à 22,500 km. Les télévisions du monde entier s’étaient déplacées pour filmer cet exploit. Il était passé sur la BBC, CNN et avait été l’invité du journal de 20 heures. Son commentaire ? « Faut avancer. »
Son rire traverse la salle. C’est le client le plus modeste et pourtant c’est celui qui a l’air le plus heureux : « Mon plus vieil abonné », s’enorgueillit le rédacteur en chef de Cycle.
Autour de lui, les convives s’expriment d’une voix forte. À 106 ans, le vieil enfant de Mitry-Mory est un peu dur de la feuille.
« On prend un menu à quel prix ? hurle le champion.
— Ne regardez pas les prix ! » intime Werner. De toute façon, Robert Marchand ne distingue rien. Il a oublié ses lunettes dans son blouson : « Allez, s’esclaffe-t-il, je prends comme vous. » « C’est quelqu’un que tout éblouit », s’émerveille Gérard Mistler. Un éternel étonné. Même les panneaux À vendre sur les bords de la route suffisent à le mettre en joie. Il aime tout ce qui bouge : « Quand il est passé au journal de 13 heures, en patientant dans le jardin, il admirait les bourgeons », dit Mistler.
Intrigués par sa résistance, des experts scientifiques ont mesuré le nombre de ses battements de cœur. Ils sont arrivés à un chiffre astronomique : plus de 3,5 milliards. C’est sa façon d’être milliardaire. À propos de milliardaire, Werner lui annonce qu’il est assis à la table préférée de la princesse Soraya. Réaction immédiate de l’homme des cols :
« Elle est où ?
— Méfiez-vous, poursuit le président de l’Ardéchoise, c’est un dragueur ! »
Le champion cycliste accepte un verre de côtes-du-rhône. Il surveille de près sa ligne et sa santé. Chaque matin, après sa séance de home trainer, il fait une demi-heure de gymnastique. À la télévision, il ne regarde que le vélo. Il lit Le Parisien et L’Humanité. C’est le plus vieux militant de la CGT. Il a survécu à tout ; même au communisme. L’histoire le passionne, surtout celle de la Première Guerre mondiale. À deux ans et demi, il a vu débarquer les Allemands à Amiens : « J’étais déjà curieux. » Une photo le montre bambin, assis sur la grosse Bertha. Plus tard, il a été pompier aux Folies-Bergère. Il n’a pas gardé un bon souvenir de Mistinguett : « Une sale bonne femme. Elle engueulait ses habilleuses. » Au cinéma Le Rex, qui venait d’être inauguré, il a vu Les Trois Mousquetaires. Avec l’âge, le rouleur est devenu philosophe : « On vous dit choisissez ce que vous voulez faire. Mais dans la vie, ce sont les événements qui vous mènent. » Il a alterné tous les métiers : livreur, à 12 ans, la première fois qu’il a pénétré au Claridge, il a voulu emprunter l’escalier principal. On l’a remis à sa place, lui indiquant l’escalier de service. Quand il a frappé à la porte de la chambre où il devait déposer son colis, une femme lui a ouvert ; elle était en peignoir. Sa vie défile comme un film à sketches. Il a été bucheron au Canada, aventurier au Venezuela. Il remonte le temps comme un col, en danseuse. Son meilleur souvenir ? Il demeure un long moment silencieux. Puis, avec un sourire extatique, évoque une danseuse des Folies-Bergère : « J’avais 21 ans, je n’ai jamais été précoce. Elle était polonaise. C’était un jeudi. Et puis un jour, son contrat s’est terminé et elle est partie à Hanovre. »
Son premier vélo ? « C’est mon frère qui me l’avait acheté. Il était trop grand pour moi. C’était un Hirondelle. » Sa première course ? « Le circuit de l’Ourcq. Il y avait 500 partants. Comme je n’avais pas 15 ans, minimum requis, je me suis inscrit sous un faux nom, Bat. » À 13 ans, il a été couronné champion de France de gymnastique à la pyramide : « J’étais tout en haut. » Il y est resté.
Le déjeuner s’achève. On souffle les bougies. Dehors, derrière la porte à tambour, il pleut sur Paris. Robert Marchand va rentrer chez lui pour se reposer. Le lendemain, il a rendez-vous avec son infirmière ; l’après-midi, entraînement-test au vélodrome. Il pense déjà à son prochain record.
Quelques jours plus tard, Robert Marchand annonce qu’il arrête la compétition. Les médecins sont formels : son cœur ne résisterait pas à un nouvel effort. En entendant la nouvelle, je songe qu’enfermé dans sa chambre, le vieux lutteur a dû pour la première fois manquer d’air.
OceanofPDF.com