Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 6 sur 77

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Nocturne français

La bombe H

 

Début juillet 2001, aéroport de Roissy. À la cafétéria du sous-sol, on servait un café brûlé. Une fille applaudit pour éliminer des miettes de croissant sur ses doigts, une sourde-muette circulait de table en table pour y déposer un pin’s de la tour Eiffel. Dans un haut-parleur, la voix métallique d’une inconnue pria le passager ayant oublié ses bagages devant la porte 20 de s’y intéresser en urgence, sous peine de les voir détruits. On devait être en guerre.

L’Airbus A320 de la compagnie Aer Lingus à destination de Cork accueillait des grappes d’adolescents inconscients. Ça s’agitait et ça se bousculait dans tous les sens. Au milieu de l’appareil, Michel Houellebecq était plongé dans la lecture d’un magazine.

« Ça va ? »

Son regard étonné en dit long sur l’incongruité de ma question. Il me présenta sa femme, assise de l’autre côté du couloir, Marie-Pierre. Elle me sourit, d’un sourire extraordinairement bienveillant. Le couple, fraîchement débarqué de Turquie où ils avaient passé une semaine à l’Eldorador, rentrait chez lui, sur l’île de Bere. Des Français moyens, songeai-je, tandis qu’il se mettait à somnoler et qu’elle discutait avec ses voisins. Partent en vacances au club, voyagent en classe économique…

À l’aéroport de Cork, haut lieu touristique de l’Irlande, on récupéra les bagages ; Michel tenait au bout d’une laisse une grosse valise verte à roulettes ; il alluma une cigarette sur le macadam : « Enfin ! » Marie-Pierre partit chercher la voiture sur le parking, une Toyota Camry bleu poussière, achetée d’occasion. Elle revint en disant qu’une araignée y avait déjà tissé sa toile. Houellebecq me proposa de passer à l’avant pour admirer le paysage. Cent cinquante kilomètres nous attendaient sur une route à deux voies qui traversait la péninsule de Beara. On roulait à gauche, Marie-Pierre tenait le volant d’une main ferme.

« Vous avez votre permis, Michel ?

— Oui ! »

Il était ailleurs, il était toujours ailleurs. En chemin, on s’arrêta pour reprendre Clément, Welsh Corgi Pembroke laissé en gardiennage chez un fermier. British jusqu’au bout des pattes, joyeux et confiant, le chien sauta dans la Toyota :

« Vous verrez, m’avait dit Marie-Pierre, il ressemble à un renard. »

La réalité ne démentit pas cette vision.

On longea l’océan, la route sinuait dans un décor de pirates jusqu’à la pointe sud de l’Irlande, Castletownbere, modeste port de pêche. Une brève mais violente averse nous empêcha de profiter du site. Michel préféra rester dans la voiture. On se réfugia au McCarthy’s. Derrière le bar, un magma d’objets maritimes ; une jolie fille rousse discutait debout. Michel commanda une Guinness, un gars du coin s’attendrit sur Clément. Dans les lieux publics, il était le seul qu’on saluait :

« En vacances ? »

Michel répondit en anglais :

« Non, j’habite ici, sur Bere Island. »

« L’île de Bere, vantait une maigre brochure, est une île charmante, loin de l’effervescence et de l’agitation des eaux encombrées, avec un air de paix et de tranquillité sans égal dans cette partie du monde. » Peu de touristes s’y aventuraient, elle ne figurait sur aucun guide. Quelque deux cents personnes y résidaient, qui se croisaient au pub ou à l’épicerie-poste ; une route unique en faisait le tour. Le Lawrence Cove, restaurant de poisson réputé, avait récemment fermé ses portes.

La traversée en ferry dura quelques minutes. Du débarcadère, on gagna la Maison Blanche – the White House –, ainsi baptisée par ses nouveaux propriétaires. Cette demeure rustique du e XIX dominait la baie. Michel l’avait achetée l’an dernier avec une partie des droits d’auteur des Particules élémentaires. Le roman, paru en 1998, avait fait de ce fonctionnaire de l’Assemblée nationale, aux ambitions mortes et à la mine de chien battu, une vedette internationale. En France, la presse se l’était arraché. Invité à deux reprises à « Nulle part ailleurs », Michel avait connu le nirvana médiatique. En Italie, en Espagne, son livre avait suscité des remous ; il avait choqué la Suisse, la Belgique, explosé en Allemagne, pris la tête des ventes de livres de poche en Grande-Bretagne : « Le sexe, plaisantait l’éditeur d’Atomised, intrigue les Anglais. C’est nouveau pour eux. » L’éditeur allemand de la maison Dumon apparaissait sous un nom d’emprunt dans le dernier roman de son poulain.

« Qu’est-ce que ça fait de devenir une star ? »

Michel soupira :

« Dans un premier temps, cela se traduit par une accélération des cadences. Pour les gens admis à vous rencontrer comme pour vous-même, les choses doivent aller vite. Tout devient minuté. On se découvre moins patient, plus pressé. Il faut dire, j’étais plutôt lent… »

Gainsbourg rasé de près, il tira sur une Philip Morris qu’il tenait bizarrement entre l’annulaire et le majeur ; cela façonne un personnage. Il buvait comme Verlaine, faisait preuve d’une absence d’enthousiasme professionnelle.

« Être reconnu, n’est-ce pas épuisant ? »

Michel réfléchit, capta un souvenir au filet :

« Un soir, à Monoprix, je faisais mes courses au milieu d’une foule assez dense. Soudain, une femme d’une cinquantaine d’années s’est tournée vers sa voisine et lui a dit, avec une sorte d’effroi : “C’est Houellebecq !” Il y avait dans sa voix quelque chose comme de la panique. On sentait que pour elle, c’était un choc fort, une commotion. Je n’ai jamais pu me faire à ce genre de rapports. Sinon, je reste étonnamment… résigné devant l’effet que je peux produire, en bien ou en mal.

— Des menaces, des insultes ?

— Pas mal. Mais pas d’agressions. J’ai juste reçu un colis d’une femme offusquée, avec des Tampax usagés.

— Des groupies ?

— Grosse déception de l’affaire, elles n’ont pas le temps de se manifester. »

Et l’argent, qu’avait-il fait de l’argent ?

« Je me suis comporté en petit-bourgeois prudent : une petite moitié est partie dans cette maison, le reste est placé, en prévision d’insuccès futurs. »

Rien ne flambait chez Michel Houellebecq, sauf le feu dans la cheminée. Marie-Pierre veillait à l’entretien de la maison, pas commode de faire venir un entrepreneur. Sur le rebord d’une fenêtre, un chien en peluche du genre de ceux que l’on voit à l’arrière des voitures hochait la tête. De la bouche de Michel, les phrases tombaient comme des constats d’accident :

« Les objets de luxe ne m’impressionnent pas. J’ai acheté une photo de Baudelaire par Nadar que j’ai perdue en déménageant ; un cigare de temps en temps ; et des Paraboots. »

Il se leva, disparut, revint avec un sourire inachevé sur les lèvres, déposant devant moi une paire de chaussures amorties :

« Elles ont tenu dix ans, je les mettais encore l’an dernier. Mais ils ont arrêté d’en fabriquer. Pour moi, ce serait la situation idéale : racheter éternellement la même chose. »

Derrière les vitres de ce salon aux rideaux rouges, le monde semblait en exil ; assis sur un canapé de cuir jaune, Michel portait un pantalon de toile orange, une chemise à carreaux, des Paraboots. Sur la table basse, son livre de poche fétiche, Demain les chiens, de Clifford D. Simak. Clément aboya, poussant avec sa truffe sa balle vers son maître. Michel se pencha pour la ramasser, la fit couiner, la lança contre le mur :

« L’un de mes loisirs – en fait le seul – consiste à m’étendre sur une chaise longue et à jeter une balle à mon chien. »

Il y avait plusieurs balles. Dehors, le vent décoiffait les moutons. Au fond du jardin, bordant la haie, un bobby, un renard et un lutin souriaient au milieu des branchages ; une table en plastique, blanche, surmontée d’un parasol, était posée sur le gazon ; suspendu à un fil, du linge séchait.

Michel Houellebcq – ses fantasmes, son programme, son univers – appartenait à la classe moyenne. Il ne s’en défendait pas. Le couple venait d’acheter un poste de télévision. Avec Marie-Pierre, ils commentaient, sarcastiques, les interminables documentaires qui déclinent la réalité sur les chaînes câblées. Michel ne résista pas à l’envie de me faire partager sa passion pour Louis de Funès ; il le tenait pour le plus grand acteur du monde. Nous visionnâmes, en nous gondolant, Le Gendarme de Saint-Tropez. C’est vrai que ça tenait la route. Claude Piéplu, en snob, était irrésistible. On était un peu gris parce qu’on avait fini la bouteille de bordeaux.

« Comment vous est venue l’idée de Plateforme ?

— À un moment donné, j’étais en Thaïlande et j’ai commencé à écrire une cinquantaine de feuillets sur un voyage organisé. Je me suis interrompu pour me mettre à un récit sur Lanzarote, puis j’ai repris en octobre. J’ai hésité avant d’adopter le “je”, et, à ma grande surprise, le roman était fini en mai. Au fil des pages, le personnage de Valérie s’est détaché. Pourtant, d’après les théories développées, elle ne devrait pas exister. »

En toile de fond, un constat amer : les Occidentaux ne savent plus aimer. Chez les nantis, la chair est triste, l’ennui se combat dans des clubs sadomasos. Il était temps de prendre la fuite. En Asie, à Cuba, on trouvait des filles simples et sensuelles qui croyaient encore au plaisir. Pourquoi s’en priver ?

Sur la morne plaine de ses illusions battues par le siècle, Michel, comme en souvenir, avait fait surgir une compagne idéale. La véritable surprise de Plateforme tenait à la réconciliation romantique entre le sexe et l’amour. Le roman devrait susciter la polémique. Éloge de la prostitution, mise en pièces du modèle de la femme occidentale, dénonciation de l’islam, les chefs d’accusation ne manquaient pas. Trop fatigué pour se travestir, Houellebecq n’avait pas pris la peine de jouer les humanistes :

« Les Occidentaux ont le droit au plaisir. En Thaïlande, le sexe est une spécialité locale qu’il serait dommage de ne pas goûter. Les conditions de travail sont bonnes, les salaires également. Si elles ne font pas trop de sottises, les filles peuvent se retirer assez jeunes. Ça arrange tout le monde. »

Il ironisa sur les Superwomen :

« Les femmes qui n’ont pas envie de donner du plaisir aux hommes ne m’intéressent pas. »

Il exécrait l’islam :

« La lecture du Coran est une chose dégoûtante. Dès que l’islam naît, il se signale par sa volonté de soumettre le monde. Dans sa période hégémonique, il a pu apparaître comme raffiné et tolérant. Mais sa nature, c’est de soumettre. C’est une religion belliqueuse, intolérante, qui rend les gens malheureux. »

Quelques cibles secondaires, lacérées d’une plume négligente, le fondateur de Nouvelles Frontières, Jacques Maillot, les soixante-huitards bien-pensants du Guide du routard. Avec une exquise et réelle politesse, Michel s’en excusa :

« On n’a qu’une vie d’auteur. »

Guérillero apathique, romantique anesthésié, il n’avait plus faim de rien. Il aspirait simplement au repos du guerrier : de l’amour et des cigarettes. Son dernier corps-à-corps serait un body-body.

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