Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 47 sur 77

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Nocturne français

Un modèle en voie de disparition

 

 

Il en parle comme d’une vieille maîtresse. Acquise sur un coup de foudre, sa maison de Marrakech l’a pris par la main pour le mener, tel un enfant, vers l’art islamique. Xavier Guerrand-Hermès est tombé sous le charme des œuvres orientales. Miniatures, sculptures, porcelaines, l’héritier comblé a accumulé des merveilles dans sa propriété marocaine.

Pour célébrer la naissance d’un département consacré à cette spécialité, la maison de vente Artcurial en expose une centaine à l’hôtel Marcel-Dassault, rond-point des Champs-Élysées : « Bienvenue dans la maison du bonheur », s’amuse son coprésident, Francis Briest. C’est la définition qu’avait donnée son ancien propriétaire au magazine qu’il y hébergeait à la fin des années 1950. L’avionneur avait racheté cette demeure à la famille Sabatier d’Espeyran. Le chiffre de cette dernière se lit encore sur les ferronneries des balcons.

Le bonheur y avait séjourné, du moins sur le papier glacé de l’hebdomadaire Jours de France. Le noir était interdit dans les pages du magazine. Le jour de la disparition de Joséphine Baker, dans le reportage qui lui était consacré, la meneuse de revue n’avait jamais eu l’air aussi vivante.

Quelques années plus tard, Marcel Dassault ferait l’expérience, heureuse, de sa propre disparition. Sur la foi d’une rumeur, Le Quotidien de Paris étalerait son portrait en dernière page : « Je ne savais pas que j’avais tant de qualités », commenterait sobrement l’industriel.

Mourir n’a pas que des inconvénients. Le dîner se déroule dans un salon du premier étage : « On se croirait dans la galerie des Glaces », murmure la princesse Laure de Beauvau-Craon en contemplant les miroirs dorés qui encadrent au rez-de-chaussée la cabine d’ascenseur. Les invités s’y sont engouffrés. Imperturbable, la cabine demeure à l’arrêt. On s’observe : « Il faudrait peut-être appuyer sur le bouton », suggère quelqu’un. Hubert Guerrand-Hermès sourit, avant de presser ledit bouton : « J’ai tellement l’habitude que les choses se fassent d’elles-mêmes… »

En trois répliques, un monde s’est dessiné qui n’a pas besoin d’ascenseur pour s’élever. Hubert est le frère jumeau de Xavier. Ils se ressemblent tant que la plupart des gens les confondent. Ça fait leur joie. Ils ont la même corpulence, la même silhouette légèrement arrondie, le même blazer bleu marine ; le même regard doux. On dirait des pandas. « S’ils n’existaient pas, a laissé tomber Karl Lagerfeld, il faudrait les inventer. »

Partout dans le monde, les héritiers de l’une des plus prestigieuses maisons de luxe de la planète sont reçus avec les honneurs que l’on accorde aux espèces en voie de disparition. On les réserve. Ils sont les derniers représentants d’une haute bourgeoisie rentière, symbolisant un art de vivre, la passion du beau. On donne des dîners pour eux. Ils ont du temps libre, de la fortune ; survolent la planète tels des papillons que fondations et musées pourchassent pour qu’ils en deviennent les mécènes.

Ils ont le temps de s’instruire. Ils savent des choses inutiles. Hubert peut ainsi décliner les noms des différents salons du château de Versailles. Dans l’ordre. Il n’apprécie guère le désordre. Il connaît aussi par cœur la vie de la duchesse de Berry dont il avait secrètement été amoureux. Depuis des années, il collectionne ses journaux intimes, ses lettres par centaines. Il sait qu’elle se levait tôt, la manière dont elle s’exprimait.

« Dans votre collection », commente, dans un hommage préliminaire, l’experte de l’exposition, Annie Kevorkian, « nul souci de placement, de mode ou de branchitude. » De l’esthétisme pur, une fantaisie aristocratique. Aucune pièce n’est à vendre. Rien à voir avec la philosophie des collectionneurs marchands qui entassent les œuvres d’art comme des lingots. Un jour, on regretterait ces représentants désuets de l’Ancien Régime. Ils n’en faisaient pas lourd, mais ils savaient être légers.

À la table d’honneur, l’archéologue Franck Goddio a le visage d’un masque égyptien. Cet aventurier, petit-fils du navigateur Éric de Bisschop, passe son temps à explorer les fonds sous-marins. Il a découvert des jonques et des navires oubliés dans les eaux des Philippines, dont le San Diego, galion espagnol. Après de longs palabres, pour remercier le chef des pirates qui l’avait guidé, il lui avait offert une moto. Quelque temps plus tard, ce dernier se tuerait dans un virage, au guidon de son bolide.

Répartis autour de quatre ou cinq tables, on compte parmi les invités le petit-neveu de Toulouse-Lautrec. Il est plus grand que lui, au moins par la taille. Un chirurgien réputé a fait fortune en fondant un groupe de maisons de retraite de luxe. C’est le manège enchanté. Ces gens vivent dans un autre monde : le leur. On entend siffler comme des trains les noms de Lanvin, Rochas ou La Rochefoucauld ; les conversations glissent de Genève aux terrains de golf en passant par Goldoni. On ne voyage qu’en première. C’est reposant. Volubile, la princesse de Broglie raconte son périple au Guatemala en compagnie de Jean d’Ormesson. Dans le minibus qui les promenait dans la ville, l’académicien écoutait le guide avec sa courtoisie légendaire ; nul ne s’était aperçu qu’il dormait.

À la table d’à côté, son époux Louis Albert conte avec de grands gestes une histoire de maharajahs. L’ancienne ministre Roselyne Bachelot, célèbre pour ses éclats de rire, semble fascinée. Elle aussi a rencontré un gourou ; il a changé, sinon sa vie, du moins son apparence. Rajeunie, amaigrie, les pommettes saillantes, elle ressemble à une actrice des années 1950.

Selon un expert, la plus jolie femme de la soirée n’assiste pas au dîner. Lot 38, la statuette de la Princesse de Bactriane n’a pas besoin de chirurgie esthétique. Elle n’a que cinq mille ans.

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