Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 13 sur 77

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Nocturne français

Born to be Wilde

 

C’était une belle journée d’automne. Un rayon de soleil éclairait la pierre blanche, les pavés du cimetière du Père-Lachaise. Marcel Proust, Guillaume Apollinaire, Frédéric Chopin, Jim Morrison, c’était l’endroit le mieux fréquenté de Paris. Jamais on n’avait vu autant de morts vivants. Il y a cent onze ans, Oscar Wilde y avait été inhumé : « Enterrement de seconde classe », rappela le ministre des Arts, du Patrimoine et du Gaeltacht (régions d’Irlande où l’on parle le gaélique) qui avait fait le déplacement. C’était un euphémisme. L’auteur du Portrait de Dorian Gray fut jeté en terre comme un objet par la fenêtre. Dans l’étroite société victorienne, il avait bâti avec soin sa propre descente en flammes : « Fatigué d’être dans les hauteurs, je me suis abaissé. » « Nous en sommes tous là », glissai-je à mon voisin qui, en retour, me décocha un coup de coude.

Long manteau noir, silhouette élégante, hanté par ce destin d’homosexuel fracassé, l’acteur britannique Rupert Everett déclama un extrait de la lettre adressée par l’écrivain à Lord Alfred Douglas depuis sa geôle de Reading : « Moi, prince du langage, je n’ai plus de mots pour exprimer ma disgrâce. » Le dandy gisait à terre, piétiné par son orgueil. Une caméra tournait, une centaine de personnes étaient réunies pour célébrer la rénovation de la tombe du grand auteur irlandais. Un gentleman portait un chapeau melon, quelques jeunes filles avaient l’air rêveur, des jeunes gens étaient d’allure soignée. On avait oublié le e XXI siècle. Nul n’aurait eu l’idée d’arborer aux pieds des tennis. « Ce tombeau n’est pas étranger à la controverse », commenta avec un flegme d’outre-Manche le petit-fils d’Oscar Wilde, Merlin Holland. Bâché pour masquer les parties génitales de l’ange qui le surplombe lourdement, le tombeau de l’écrivain avait été en 1960 la cible des attaques de deux vieilles Anglaises en furie. Puis il y eut le déferlement des graffitis, les marques de rouge à lèvres : « Peut-être a-t-il songé : protégez-moi de mes disciples », sourit Rupert Everett.

Maculée, la tombe avait été nettoyée grâce aux soins du gouvernement irlandais, avant d’être protégée par une paroi de verre. Elle était désormais à l’abri des excès, de la bienséance comme de la malséance : « Chacun de nous porte en lui le ciel et l’enfer », avait prévenu l’intéressé. Un représentant du ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, lut un texte du ministre rendant hommage à ce « compagnon de séduction dans les bazars nocturnes ». Frédo se laissait aller à ses penchants canailles. Une phrase ultime – « Je meurs au-dessus de mes moyens » – et ce fut l’heure du vin d’honneur à la mairie socialiste du XX . On ne peut pas toujours être snob. e

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