Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 11 sur 77

Pages du PDF

Nocturne français

Il est moins une

 

 

On n’a pas tous les jours 100 ans. René de Obaldia fête ses 99 printemps dans l’appartement parisien de sa fidèle amie, la poétesse Vénus Koury-Ghata. Il est moins une. Chemise noire, cravate rouge, Monsieur le Comte n’a rien perdu de son esprit facétieux. L’œil pétille, les souvenirs affluent chez ce petit homme, jongleur de mots à la vie aventureuse et au désespoir cousu de fil noir. Dans un monde où l’on ne cesse de vouloir tout contrôler, ce farceur impénitent, qui a revêtu l’habit vert, demeure imprévisible. Un « galopin », dit de lui la secrétaire perpétuelle de l’Académie française, Hélène Carrère d’Encausse. À son âge, ajoute-t-elle, émerveillée, il continue à courir après l’autobus comme un lapin.

Pierre Cardin est plus austère. Les milliardaires égarent souvent leur sourire en amassant leur fortune. Ils ont trop peur de la perdre. Quelque chose grince chez le couturier vedette. Ses rouages manquent d’huile. Ce soir, pourtant, il semble d’excellente humeur ; presque détendu. Peut-être le fait d’avoir quelques années de moins que son voisin lui donne-t-il des perspectives d’avenir.

Le visage d’Obaldia se fend d’un sourire énorme lorsqu’il imite l’un de ses classiques, Michel Simon le soir de la première de sa pièce, Du vent dans les branches de sassafras. À l’issue de la représentation, l’acteur s’était porté à l’avant de la scène :

« La pièce que j’ai eu l’honneur de présenter devant vous est de… merde, j’ai oublié le nom de l’auteur. »

Le dramaturge tord la bouche pour tenter de singer le visage difforme de Michel Simon : « Cette teinture de cheveux m’a grignoté le cervelet », grognait le monstre sacré.

Obaldia se souvient de ce qui l’a amusé ; fait mine d’oublier le reste. Politesse exquise. Il cite Jouvet : « La vie, mon petit père, manque de répétitions. C’est d’ailleurs pourquoi elle rate si souvent ! »

Puisqu’on est entre quasi-centenaires, Hélène Carrère d’Encausse décrit sa visite épique à Claude Lévi-Strauss en compagnie de celui qui était alors chef de l’État, Nicolas Sarkozy. Le président voulait fêter l’anniversaire du savant. À l’auteur de Tristes Tropiques, il posa cette question sublime : « Vous êtes content d’avoir 100 ans ? »

« J’étais effondrée », raconte la secrétaire perpétuelle de l’Académie. Et Sarkozy ajouta : « Vous lisez encore ? »

Obaldia fait signe au serveur que son verre de saint-émilion est désespérément vide. Quelqu’un évoque l’affaire Weinstein, ce producteur américain tombé de son piédestal après vingt ans de domination pour harcèlement sexuel : « Lorsque nos fils sortaient ensemble vers 14-15 ans, la femme de Lévi-Strauss leur donnait des épingles à chapeau pour se défendre contre les messieurs qui voudraient les embêter », glisse Hélène Carrère d’Encausse. Pierre Cardin ouvre l’œil : « Vous croyez qu’ils font encore cela aujourd’hui ? » On le sent inquiet. « Il n’y a plus d’enfants », laisse tomber Obaldia pour le rassurer.

Le dramaturge évoque encore sa visite au lycée Condorcet dont il fut l’élève. La proviseure l’avait invité à venir parler devant une classe : « Je me demandais bien par quoi j’allais pouvoir commencer. Soudain, j’ai eu une inspiration. Je leur ai donné l’appréciation de ma professeur de mathématiques : “Est nul et s’efforce de le rester.” Ça a détendu l’atmosphère. »

Obaldia a le don de faire sourire ; de soi, cela va de soi. Maîtresse d’école délicieusement attentionnée, Vénus Koury-Ghata dépose un somptueux gâteau d’anniversaire devant son vieux complice. Puis, avec la timidité d’une jeune fille, la poétesse dont l’héroïque fantaisie masque les déchirures intimes lui déclame quelques vers : « Tu prends les années à l’envers/ Plus tu en prends, plus tu en perds. » D’un souffle, qui ne sera pas le dernier, Obaldia efface la lueur de ses dix bougies : « Je suis ébaubi ! Exister, être encore en vie. Mais au fond, le plus invraisemblable c’est d’être né. »

« Qu’est-ce que vous aimeriez comme cadeau ? » lui demande-t-on.

L’académicien réfléchit : « Achetez-moi un ahurissement ! »

Quelques minutes plus tard, il saute dans un taxi en jurant au chauffeur d’imiter une dernière fois Michel Simon sur le chemin du retour.

OceanofPDF.com