Nocturne français
Mon métier ? Floc’h
Infiniment snob, il dédaigne la compagnie des autres. La dernière fois que je l’ai aperçu, il émergeait d’une Alfa Romeo noire en costume bleu nuit, devant la villa Mallet-Stevens, à Suresnes. Il venait signer ses albums dans un cénacle restreint.
Cet après-midi-là, rarissime honneur, il a accepté de me recevoir à son domicile, rue d’Assas. Une collection de dessins illustrant l’univers d’Angelus, premier grand cru classé A de Saint-Émilion, est son dernier fait d’armes. Sur ces gravures, des couples distingués posent dans un décor intimiste, sur fond de lieux mythiques. Au cœur de Paris, il s’est pris pour modèle avec son épouse ; à New York, la fille de sa femme et son ami du moment piquent-niquent dans un jardin : « La seule chose qui m’intéresse, c’est ma vie. Quand on me demande mon métier, je réponds : Floc’h. »
Fi des déclarations généreuses : l’homme n’aime que lui-même. Reproduction parfaite du gentleman, cet illustrateur à la ligne claire a posé sa mine dans les années 1930 sur le banc d’un jardin londonien. Abonné au Sunday Times, il ne possède ni permis de conduire, ni téléphone portable, ni télévision. À quoi bon être de son époque ? Elle est si laide. Ses lectures ? Barbey d’Aurevilly, Lord Chesterfield. Sa revendication ? Être unique. On ne saurait survivre à moins. Il prétend ne jamais travailler. Pourtant, il ne chôme pas. Condamné à vivre avec lui-même, il n’est pas de ces auteurs qui prônent la détestation de leur double.
Je l’observe, l’écoute parler. Lui aussi s’écoute parler. Tout est artificiel chez ce dandy magnifique. Chassez le naturel et l’homme redevient fréquentable. Il a construit son personnage : discipline de fer, soin obsessionnel des apparences, confiance absolue en soi. Une vie en armure. On ne saura jamais vraiment ce qu’il y a derrière. Mais faut-il toujours exposer ses faiblesses à la lumière du jour ?
Floc’h cultive la discrétion. Personnage plus facile à croiser dans ses œuvres que dans la vie, il déteste apparaître, s’exhiber dans les médias ; fuit la célébrité, la gloire, les rétrospectives attendries ; a fait sienne la solitude des cimes.
Les journalistes l’ennuient. Tant de choses l’ennuient. Reconnu pour son style, adulé par certains, il a signé des affiches de films pour Alain Resnais, Woody Allen. Cela suffirait à remplir une existence. Les marques de luxe le courtisent. Il vit comme un prince, l’avoue sereinement : « Je suis chic et cher. » À contre-courant de l’époque, son absence de frénésie est une manière de trouver la paix : « Vous savez ce que disait Einstein : la chose la plus étonnante sur terre, ce sont les sentiments. » Il les a balayés pour être sûr que son crayon ne tremble pas.
En me raccompagnant à la porte, avec une parfaite courtoisie, il ne masque pas son soulagement de me voir repartir.
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