Nocturne français
Le roi Philippe
Dernier verre à la Closerie des Lilas. On y croisait Philippe Sollers, Jean-Edern Hallier, quelques autres. À la troisième coupe de champagne, de jeunes écrivains prometteurs se prenaient pour Hemingway. L’auteur de Paris est une fête y avait sa table ; un jour, ils y auraient la leur.
Le fils de la propriétaire était un type gouailleur aux cheveux bouclés ; un bon vivant qui riait facilement et buvait ferme. Un week-end, nous nous étions retrouvés à Deauville lors d’un rallye de vieilles voitures. À 2 heures du matin, il errait dans les couloirs de l’hôtel Normandy. Il avait oublié le numéro de sa chambre et voulait sauter dans son taxi anglais pour rentrer à Paris. Je lui avais sauvé la mise, et peut-être la vie.
Philippe Léotard était attablé sur le zinc. L’acteur à la voix rauque était un habitué de la Closerie. Invectivant facilement ses voisins lorsque l’alcool lui échauffait l’esprit, il passait rarement inaperçu. Il avait de l’allure, du tempérament. Un côté enfiévré. Ce desperado n’épargnait personne, pas même son frère, qui avait été ministre sous Mitterrand. Il se moquait de lui, de ses leçons de morale, de la politique. Il affichait une tendresse pour la monarchie, ce qui était assez mal vu chez les libéraux.
Parfois, il se mettait au piano. Il reprenait des morceaux de blues. Son timbre éraillé déchirait le cœur. Quelque chose en lui avait dérapé. Son désespoir coulait à flots.
Dans sa dérive, il conservait son élégance. Il avait une manière de défier l’ordinaire, de rigoler de lui-même qui en imposait. C’était un poète maudit. Il se fracassait, avec une souveraine désinvolture, contre la médiocrité, le compromis, les petitesses de la vie. Il aurait pu servir de modèle au Feu follet de Drieu la Rochelle.
Au moment de la fermeture, je le regardais s’éloigner, prince solitaire, sur le boulevard Montparnasse. Il titubait. J’avais le sentiment qu’aucun de ses sujets n’aurait pu le sauver de lui-même.
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