Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 21 sur 77

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Nocturne français

La revanche d’une blonde

 

« Bernadette est déjà là, vous pouvez y aller. » Tour carrée veillant sur son territoire, l’organisatrice des dîners du Tout-Paris, Françoise Dumas, libère la voie.

Le gala annuel de la Fondation Pompidou présente un film en avant-première à l’UGC Normandie. Les photographes sont à la fête. Quand l’un d’entre eux s’écrie : « Monsieur le Président », tous les invités tournent la tête.

La plupart des sièges sont recouverts d’un bandeau rouge comme s’ils avaient, eux aussi, droit à leurs décorations. Ils sont réservés. S’approchant de l’un d’entre eux, un type aux mouvements saccadés se penche sur sa voisine. L’entourant de ses longs bras, surjouant avec naturel une bonhommie qui n’est pas la sienne, l’ancien chef de l’État, Jacques Chirac, embrasse les joues creuses de son ancienne ministre, Roselyne Bachelot.

Stéphane Bern présente la soirée. Masquant son ambition sous des boucles enfantines, cet animateur au visage poupin est parvenu à habiter le monde dont il a rêvé : celui des princesses et des privilégiés. Raillé pour son affabilité, son sourire et la vivacité de ses reparties désarment ses adversaires.

Bernadette Chirac s’avance à petits pas vers l’estrade. Depuis que son mari a quitté l’Élysée et tourne en rond dans sa cage vide, cette femme de fer, longtemps tenue pour quantité négligeable, prend sa revanche. Elle règne, impitoyable, sur le Tout-Paris, distribuant plus facilement les mots assassins que les compliments. Il ne faut jamais laisser une lionne blessée en liberté.

Guillaume Canet et Philippe Magnan interprètent les personnages principaux de L’Affaire Farewell. Inspiré d’une histoire réelle, le film met en scène un faux François Mitterrand et un vrai Ronald Reagan ; on aperçoit ce dernier en train de regarder un western.

À peine la projection achevée, Jacques Chirac se lève et, fonçant sur le metteur en scène, l’alpague bruyamment :

« Je suis déçu… » lui lance-t-il.

Interloqué, le réalisateur se fige.

« Par la traduction de certains propos en russe, poursuit Jacques Chirac.

— Vous parlez russe ?

— C’est ma première langue. »

Il jubile. On dirait un gamin. À cet instant, Bernadette Chirac le rejoint. Elle a eu le temps d’entendre les derniers mots de son mari. Sa réplique cingle comme un coup de fouet :

« Mais on s’en fout ! »

Autour de nous, personne ne réagit. Chirac encaisse en silence. Ses bras sont retombés, son sourire s’est crispé : « À demain, 10 heures », dit-il en s’enfuyant. Comme toujours, il délaisse les mondanités et n’assistera pas au dîner de gala qui se tient au George V. Un sourire victorieux sur les lèvres, Bernadette Chirac le regarde s’éclipser : « Le problème, laisse-t-elle tomber, c’est que le jeune loup s’est mué en vieux renard. »

Elle n’a plus de pitié.

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