Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 62 sur 77

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Nocturne français

L’oiseau rare

 

De temps à autre, il vient se poser, oiseau rare, parmi les vivants. On dépose sur une platine laser son dernier CD, esquif fragile au parfum d’ailleurs, il accorde quelques rares entretiens, le plus souvent à de vieux fidèles, puis repart dans les nuages en quête d’un paradis introuvable, d’une innocence perdue ou de je ne sais quoi. Sa maison de disques entend peu parler de lui : un contrat immuable, lié aux 40 000 à 100 000 albums vendus à chaque sortie, et adieu l’ami.

Le regard masqué sous d’immuables lunettes fumées, la pensée voilée derrière des phrases énigmatiques, Gérard Manset aura vécu dans le mystère comme d’autres dans la lumière. Trop secret pour laisser le hasard et les regards fouiller dans son intimité, cet auteur-interprète n’a jamais accepté de laisser quiconque s’infiltrer dans son œuvre, et moins encore de se donner en spectacle sur scène.

Si le monde est un théâtre, il n’aura joué que derrière un rideau.

Je le croise quelquefois, silhouette massive un peu empruntée dans son jean, dans les rares cercles qu’il fréquente. Quelque chose en lui respire la solitude. Il revient de Cuba, de Thaïlande ou du Cambodge ; ou peut-être simplement du seizième sud. Il ne l’a jamais quitté. Il y a ses souvenirs d’enfance. Les miens ne sont pas si lointains : seizième nord. Nous échangeons quelques noms de rue : « On n’oublie pas facilement les filles du lycée La Fontaine », dit-il.

Il a longtemps hésité à intituler son seizième album « seizième arrondissement ». Aux yeux d’une certaine avant-garde qui le porte aux nues, c’eût été le comble de la provocation.

Éducation bourgeoise, tendance rêveuse, seuil de flottaison incertain. Il vit dans ses rêves, s’en souvient, les écrit. Naufragé volontaire, Gérard Manset vogue dans le passé et autour de la planète. La vraie vie est ailleurs. Où ? Il élude, peu disert. Les questions l’agacent ; les années qui passent aussi. Il les chasse, comme un cheval une mouche.

Rebelle, poète aux semelles de vent, homme libre – « mais le suis-je vraiment ? » –, clairvoyant, lucide, bouddhiste, le chanteur « voyage en solitaire » depuis 1968. Le malentendu a voulu qu’un morceau d’autobiographie ainsi libellé devienne un tube des années 1970. Tout est risible. Manset a snobé son temps de peur de finir par lui ressembler et d’en être réduit à se moquer de lui-même. Méprisant Mai 68, cette baudruche bourgeoise – « j’étais déconnecté, je m’en foutais » –, il a appliqué à la lettre ce précepte de Stendhal : ne jamais être dupe.

Il lui arrive de regretter ce côté « sarcastique » qui l’a éloigné des événements : « Je me suis muré dans un individualisme un peu déplacé, égocentrique, accroché à cette sorte d’expression qu’on va coller au fond de soi. » Mais derrière ces regrets éternels, le dandy affiche un orgueil sans faille : « Je suis assez fier de ce que j’ai fait. Au moins, je suis en règle. »

Rester classique. Loin des idoles contemporaines, il cite dans sa lignée Racine, Voltaire, Molière, Proust : « Mon père, c’est Beethoven. En peinture, plutôt Poussin que l’art contemporain. Je ne peux imaginer le monde autrement. Aujourd’hui, on m’en impose un autre que je n’avale pas. »

L’histoire tourne mal, livrée à la démagogie, à la bêtise, au bavardage incessant. Gérard Manset grimace. Il est temps de se retirer. Où sont la vieille Europe, l’Angleterre excentrique, l’élégance cachée ? : « Je suis pour l’aristocratie, la distinction. »

Je le regarde s’éloigner, rasant les murs pour échapper au couperet de la guillotine.

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