Nocturne français
Soixante-huitards
En ce printemps 2018, cinquante ans après les événements de Mai 68, les anciens – combattants – de cette révolution sur soi-même multiplient les efforts pour en ranimer la flamme. L’heure est au bilan. Qu’ont-ils fait de leurs vingt ans ? En les regardant, ventrus et satisfaits d’eux-mêmes, la réponse s’impose : une retraite dorée. Derrière leurs discours grandiloquents, on chercherait en vain l’œuvre majeure retraçant leur bouillonnement d’enfants gâtés. Sous leurs pavés, jonchés de tracts, de bavardages, de poèmes à la Prévert, nulle création véritable. De leur utopie, ne subsistent que les slogans d’une génération dont les plus imaginatifs sont devenus publicitaires ; des affiches jaunies qu’ils ont collées, comme leur colère, sur les murs lézardés du gaullisme vieillissant.
Quelques dizaines de ces œuvres sont exposées aux Beaux-Arts en compagnie de peintures, sculptures, films ou revues prônant à l’unisson une révolte radicale contre le capitalisme. Quand ils hurlent tous ensemble, les hommes sont des chiens. Ils dépècent.
À l’entrée de l’école, aucun visiteur n’aurait eu l’idée de bousculer le vigile armé qui veille sur la sécurité dans sa maigre casemate. Fini le temps béni des « CRS-SS ». La veille, un officier – le lieutenant Beltrame – s’est sacrifié pour sauver une otage face à une terreur islamiste autrement plus sérieuse que celle instaurée par le général de Gaulle et son Premier ministre d’alors, le lettré Georges Pompidou.
Soudain, l’esprit de révolte propagé sur des dazibaos aux slogans assassins par ces gamins boursouflés prend un éclat dérisoire. L’extrême gauche, dont un arbre généalogique tente courageusement de démêler les branches, s’affiche en toutes lettres dans sa simplification outrancière : de Gaulle apparaît, faisant le salut nazi ; la jeunesse lève le poing : « La chienlit c’est lui. »
Comment avons-nous pu croire en tout cela ? Le 8 mai 1968, l’École des beaux-arts s’était mise en grève. Les insurgés avaient instauré un Atelier populaire. On aurait pu espérer plus de créativité dans le trait, de nouveauté dans le dessin, d’insolence dans les légendes de ces étudiants dont la vocation première passait pour artistique. Las ! l’avant-garde révolutionnaire a une mine de plomb. Son souffle est court, comme celui des grenades qu’elle s’imaginait lancer sur des champs de bataille dont l’ennemi était bien moins féroce que celui qui menace aujourd’hui la France.
Dans une autre salle, trônent les modèles exotiques auxquels faisaient référence ces peintres du nouveau monde : Mao, Che Guevara. Rien que des sanguinaires qui ont su sauver la face. Avec le recul du temps, ça l’affiche mal. Dans ce décor agité, incompréhensible pour son âge, ennuyeux pour les autres, une petite fille réprime son envie de bâiller. Quitte à jouer à la poupée, autant qu’elles ne soient pas désarticulées. Sa mère dont les sympathies ne doivent pas être éteintes tente de l’intéresser au sujet du jour : « Regarde les tableaux, comme ils sont grands » ! Elle parle de leur dimension. Mais la petite fille, vraie rebelle, persiste à regarder ailleurs, par la fenêtre. Elle rêve d’évasion.
De l’autre côté des quais, sur une façade, son regard tombe sur une réclame géante sponsorisée par une marque de téléphones portables : « Augmenter la réalité, révolutionner les idées », proclame-t-elle.
Pauvre petite fille, prisonnière à jamais des slogans soixante-huitards.
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