Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 36 sur 77

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Nocturne français

Une héroïne belge

 

Sur l’estrade, les balalaïkas de l’Orchestre Saint-Georges donnent envie de pleurer : « Si la France, c’est l’esprit, la Russie, c’est la poésie », a lancé dans son discours d’ouverture le prince Mourousy. Les Russes exagèrent toujours. Les tsars sont de retour. Trois siècles après la visite à Paris de Pierre le Grand, le chef de la diplomatie de Vladimir Poutine, Alexeï Mechkov, reçoit, pour la célébrer dans son ambassade, l’Association européenne de Saint Vladimir.

Dans les années 1970, l’imposant bunker construit par Brejnev impressionnait les riverains. L’ombre du KGB flottait derrière les murs opaques du temple communiste. Élèves d’un lycée voisin, nous venions courir dans le stade adjacent. Les gardes surarmés nous donnaient des ailes. Nous avions le sentiment de courir vers la liberté.

Ce soir, les vigiles n’ont pas disparu, mais l’amphithéâtre géant ploie sous les smokings élimés des derniers survivants de la noblesse russe. Mais cette fois-ci, ils ne sont pas tombés dans un piège tendu par Staline. L’heure est à la réconciliation. Sur scène, la princesse Sophie Galitzine, soprano, a interprété l’Élégie, de Jules Massenet.

Le souper est donné dans une galerie dont les dimensions reproduisent très exactement celles de la galerie des Glaces du château de Versailles. Les révolutions naissent dans la jalousie et finissent dans la caricature. Un archiprêtre bénit le repas. La Russie blanche – au moins de cheveux – se recueille avec ferveur.

À la table du prince Mourousy, une femme volubile se souvient précisément de l’année où elle a entendu pour la première fois rejouer l’hymne national à Saint-Pétersbourg. C’était en 1992. Jusqu’alors, la princesse Véra Obolensky, lorsqu’elle séjournait dans l’ex-capitale impériale, était observée comme une bête curieuse par ses compatriotes. Son grand-père, enlevé à Vienne en 1945 par les agents du KGB, figurait sur la liste des hommes à abattre. Ce n’était pas si loin. Son père, exilé à Boulogne, repose au cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois, petit village où une Anglaise fortunée a ouvert une maison de retraite pour les exilés russes.

L’épouse de Roland de La Poype, légendaire pilote de chasse de l’escadrille Normandie-Niemen, Marie-Noëlle, a pas mal fréquenté l’ambassade aux côtés de son défunt mari. Avec un doux sourire, l’élégante aristocrate raconte comment un soir, poussant la porte des toilettes dans le hall d’entrée, elle a eu la surprise d’entendre distinctement les mots que prononçait son époux à l’autre bout de la pièce. L’ambassade était truffée de micros : « Vive Poutine », murmuré-je. Elle sourit, posant son doigt sur ses lèvres. Elle se souvient d’avoir partagé un repas avec l’homme fort de la Russie ; il lui avait fait forte impression. Pour ne pas que le dîner s’éternise, cet ancien du KGB exigeait de ses convives qu’ils se restaurent debout.

À notre table, Maryvonne Pinault distribue autour d’elle les billets de tombola qu’elle vient d’acheter. Les enchères montent sur un samovar ayant appartenu à l’actrice Ludmilla Tcherina. Une Italienne l’acquiert et en fait immédiatement don à la cathédrale orthodoxe qui vient d’être inaugurée dans le VII arrondissement. e

Tout le monde a l’air généreux : le communisme a du bon quand il s’arrête. Avant de nous séparer, Marie-Noëlle de La Poype à qui je demande comment elle est parvenue à rivaliser avec son héros de mari me fait une dernière confidence : « Un jour, j’ai parié avec lui que je ferais le tour de la place de la Concorde en sens interdit. » Elle avait gagné son défi.

« Vous l’avez épaté ?

— Oui.

— Et la police ?

— Quand ils m’ont arrêtée, j’ai dit que j’étais belge. »

Les femmes sont désarmantes.

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