Nocturne français
Une vie de moine
Quai numéro 6, port de Cannes. Le St Honorat se dandinait sous un ciel bleu pâle. On entendait le cri des mouettes, le claquement des cordes sur lesquelles tirait, comme s’il voulait s’en évader, le navire attaché. Sur son flanc, ce slogan paisible : Abbaye de Lerins, une île, des frères.
Le bateau de 16 h 30 était le dernier du jour à faire la traversée. 136 passagers, indiquait un écriteau. Seules deux personnes avaient pris place à bord. Autant que l’équipage. Le capitaine portait un blouson vert et un bonnet vissé sur le crâne, la femme qui le secondait largua les amarres.
La traversée durait une vingtaine de minutes. C’était assez pour quitter le monde enfiévré de la Croisette. En haut de l’embarcadère, un moine guettait, le sourire aux lèvres : frère Marie-Pâques. À quelques encablures de la ville où triomphaient chaque année les paillettes et le strass d’un théâtre d’apparences, il m’avait promis calme et méditation. Vingt-quatre heures de silence dans la vie d’un homme.
Les joues rondes, la mine avenante d’un moine de publicité, il me tendit la main. Sous son allure paisible, je n’ignorais rien de son itinéraire tourmenté. Fils de paysan, enfant de chœur modèle, à 10 ans il séchait les cours pour aller à la messe. Quelques années plus tard, l’adolescent devenu rebelle avait sombré dans la drogue. C’étaient les années 1970. Apiculteur dans le Larzac, il veillait sur 250 ruches : peace and love.
En remontant vers le monastère, une lueur dans les yeux, frère Marie-Pâques revint sur la manière dont il avait reçu l’appel de Dieu. C’était un jour précis : le 15 juillet 1984. « Une voix intérieure m’a dit : je te veux au monastère. C’était une certitude. Dieu parle à chacun d’une manière singulière. Moi c’était une voix un peu forte… »
Il souriait : « Les grands hommes de la bible ont eu ce même parcours. Interpellation, réponse, c’est aussi simple que cela. » Il parlait d’évidence, d’un ton calme : « Tout s’éclaire lorsqu’on s’ouvre à la confiance et à l’abandon. Au don de soi : “Vous faites ce qu’Il vous demande et Il vous donne la lumière.”
— La foi soulève des montagnes », murmurai-je.
Chef économe de l’abbaye, frère Marie-Pâques, s’il communiait avec le ciel, avait aussi les pieds sur terre. Après la replantation du vignoble de l’île, il avait eu pour mission de commercialiser le vin de Lérins dont la réputation s’était étendue dans le monde entier. La production – 40 000 bouteilles – était exportée jusqu’au Japon. Le moine se flattait pour ce faire d’utiliser des méthodes de marketing éprouvées ; sans jamais perdre de vue ses propres valeurs.
De l’infirmier au bibliothécaire, une vingtaine de moines participaient à la vie du monastère. La communauté s’inspirait de la règle de saint Benoît et de la tradition monastique cistercienne dont l’origine remonte à l’abbaye de Cîteaux, fondée en 1098. La journée se déroulait selon un rite implacable : lever 4 heures, vigiles 4 h 15. Les offices se succédaient avec une régularité de métronome jusqu’au soir. Laudes, eucharistie, sexte, vêpres, complies… « Une vie bien tracée rend libre, dit frère Marie-Pâques. Lorsqu’on a choisi, on supprime le reste… S’en tenir à ses choix apporte sérénité et paix. »
Quelques pensionnaires extérieurs étaient autorisés à séjourner sur place sous réserve qu’ils respectent les consignes de prière et de silence. Ce soir, j’étais l’un d’entre eux.
À 18 heures, on célébrait les vêpres. Dans le chœur, les moines en coule – tunique à capuche – psalmodiaient dans une lumière douce. Déclamés d’une voix monotone, des lambeaux de phrases se détachaient des ouvrages sacrés. La violence des textes me surprit. Ils ne parlaient que de vengeance, de violence ; de la nécessité de combattre le mal pour le surmonter, le canaliser : « Le retrait du monde ne signifie pas l’esquive mais un face-à-face impitoyable avec la lourdeur de la condition humaine. La Bible n’est pas un livre d’angélisme. Avant de trouver la paix, il importe de faire la guerre aux démons qui nous menacent. »
Des moines toussaient sans arrêt, un autre se raclait la gorge ; un troisième se mouchait bruyamment. Nulle trace de sophistication. Un dernier bâilla. C’était la vie à l’état brut, loin de tout sentimentalisme. L’être humain face à ses instincts.
Une heure plus tard, devant le réfectoire, frère Philippe agita une cloche pour appeler les pensionnaires au repas du soir. Chacun s’assit de part et d’autre d’une longue table en bois rectangulaire déjà dressée. Le dîner se déroula dans un silence religieux. Une sœur sourit, un retraitant servit, sans un mot, le potage ; un autre versait de l’eau : « Il n’y a pas de véritable amour sans service de l’autre », avait souligné en guise d’introduction le père prieur. On entendait distinctement le bruit des cuillères qui raclaient les assiettes. L’absence de paroles donnait au moindre geste une forme de gravité. Tout prenait un sens. Sur une cassette passaient des extraits de l’Encyclique du pape Jean XXIII, suivis d’une sonate de Beethoven. On pouvait se resservir de potage. Le pain servait à nettoyer méticuleusement son assiette. Rien ne devait se perdre.
Poisson pané, légumes, yoghourt nature, le menu tenait sur une ligne. « On n’oubliera pas de faire la vaisselle, conclut frère Philippe. Et de mettre la table pour demain… La retardataire arrivera la première », ajouta-t-il sur le même ton doux.
Dans la cuisine, l’eau était déjà dans les bacs : savonneuse d’un côté, claire de l’autre : « Quand on a choisi sa voie, tout est simple. » Certains faisaient la plonge, d’autres essuyaient. Les rôles se répartissaient naturellement. Au mur, sur une feuille blanche, cette consigne unique : Silence. Concentré sur ses gestes, chacun n’était plus qu’une pièce, essentielle, d’un rouage dont la mécanique avait quelque chose de rassurant.
Dehors, la nuit était tombée. Longeant les murs faiblement éclairés par une minuterie qui s’éteignait aussitôt après chaque passage, ceux qui le souhaitaient gagnèrent l’église pour les complies. Le chœur était plongé dans la pénombre. Seul au centre de l’édifice un halo de lumière entourait une croix. La voix rauque des moines donna à nouveau le frisson. Un Salve Regina fut repris dans le noir.
En sortant de l’église, je longeai les murs en tâtonnant jusqu’à l’escalier de pierre qui menait à ma cellule. Une âme charitable m’avait prévenu : du jardin à la cellule, comptez trois paliers. Entre chaque palier, six marches. Je les gravis dans l’obscurité, les comptant une à une comme si chacune d’entre elles pouvait être la dernière.
Le lendemain, à l’aube, j’écoutai les dernières leçons du père prieur. À bord du bateau qui me ramena à la vie ordinaire, les touristes, venus photographier dans un bref aller-retour ce décor de film, durent me trouver songeur.
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