Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 8 sur 77

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Nocturne français

La résistante

 

« Je ne vous salue pas, vous m’avez traitée de métèque ! »

Philippe Tesson plonge sur elle son regard bleu : « Ce n’est pas impossible », rétorque-t-il, goguenard.

Elle ne s’en tient pas là. Elle a besoin d’adversaires. Elle s’imagine que cela fait d’elle quelqu’un d’important. Elle se tourne vers moi : « Vous me détestez » ! On vient de lui souffler que j’écris dans Le Figaro. Je prends l’air étonné. Elle insiste : « Si, puisque vous êtes de droite ! »

Je soupire : « Et si vous n’existiez pas » ?

Depuis quelques semaines, Marcela Iacub incarne le dernier modèle de la rebelle de salon. Elle a couché avec le diable, Dominique Strauss-Kahn, et l’a raconté dans un livre. Elle y décrit son épopée comme si elle était montée au front ; elle a fait l’amour comme on fait la guerre.

Le prix de la Coupole récompense son récit, Belle et Bête. Empêtrée dans cette dérision qui, lorsque l’on fera les comptes, aura marqué les premiers pas de la fin d’une civilisation, une majorité du jury a voté pour un livre ennuyeux, prétentieux, qui en révèle plus sur la confusion mentale de son auteur que sur les véritables ressorts de son comportement de victime. Le personnage qu’elle met en scène – double évident de Strauss-Kahn – et qu’elle qualifie de « cochon » est « abject », affirme-t-elle. Ça ne l’a pas empêchée de céder à ses avances. Elle était fascinée, commente-t-elle comme si c’était admirable.

La gauche morale, en panne de grandes causes, a fait de Iacub une sorte de Beauvoir : en voiture, Simone. Bayon, écrivain drolatique, qui s’enorgueillit d’être abscons, lui a adressé une lettre enflammée ; Marc Lambron, brillant témoin de son époque, qu’il croque d’un style serré, a résumé l’affaire en expliquant que la bonne littérature était une littérature de concierge décrivant la vie de son immeuble : Laclos, Chateaubriand, Stendhal. Et donc, Iacub…

On a ricané. Se reflétant dans les miroirs de la brasserie, droit dans son blazer bleu, appuyé sur sa canne, Michel Déon observe, avec son beau sourire désenchanté, la chute accélérée de son monde. Il en tient devant lui une preuve, minuscule certes, mais éloquente. Deux auteurs-compositeurs cultes de la nuit, Gérard Manset et Christophe, masquent leur colère derrière des lunettes fumées.

En quelques mots, légèrement tremblants et banalement rédigés sur une feuille de papier, Marcela Iacub remercie nommément ses amis et le fantôme de son éditeur, récemment disparu, Jean-Marc Roberts. Elle exprime son sentiment d’incarner la résistance ; on ne sait pas très bien à quoi. En tous les cas, pas au ridicule. En digne héroïne, tombée d’un lit, comme d’autres de haut, elle salue son propre courage, « cette qualité rare et belle ».

« Le monde est sens dessus dessous », me glisse Michel Déon. L’auteur des Gens de la nuit a ce rictus féroce qui dit son mépris. Je lui révèle le titre annoncé du prochain livre de Marcela Iacub : Jouir, obéir et autres activités vitales.

« Elle aura le Nobel », tranche-t-il.

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