Nocturne français
Des peaux de guépard à Palerme
« Le soleil se révélait comme le souverain authentique de la Sicile : le soleil violent et impudent, le soleil faisant, aussi, l’effet d’un narcotique qui annihilait les volontés individuelles et maintenait toute chose dans une immobilité servile, bercée en des rêves violents, en des violences qui tenaient de l’arbitraire des rêves. »
Du Guépard, unique roman du prince Giuseppe Tomasi di Lampedusa, s’évaporaient, telles des brumes de chaleur, des visions de Palerme dont on ne savait plus si on les avait aperçues ou rêvées. Quelques heures auparavant, un Airbus de la compagnie Alitalia s’était posé sur le tarmac de l’aéroport de la capitale sicilienne, rebaptisé Falcone-Borsellino, du nom des deux juges anti-mafia assassinés au début des années 90. Derrière les fenêtres fumées des vans noirs qui parcouraient la vieille ville au ralenti, quelques dizaines de personnages, vêtus des tenues les plus soignées et les plus extravagantes, contemplaient le décor de leur dernier caprice. Sur les trottoirs encombrés, une population, dont on devinait, sinon la pauvreté, du moins la modestie, les regardait passer sans animosité. Souverains étrangers, féodaux, mafiosi, ils avaient l’habitude de ces défilés de puissants.
Au détour d’une ruelle du quartier animé de la Kalsa, le cortège lâcha, comme d’étranges volatiles, ces hôtes bigarrés près de la discrète Piazza Croce dei Vespri. Les hautes fenêtres de l’édifice qui borde l’un des côtés de la place, et dont la façade extérieure ne laisse en rien présager la magnificence, étaient illuminées. En levant les yeux, on distinguait des serveuses en tablier blanc et, au-dessus de leurs têtes, de mirifiques plafonds peints.
Derrière un sobre portail en bois, se cachait la cour pavée de l’un des plus beaux joyaux de l’art baroque sicilien, le palais Gangi. La chaleur était quelque peu retombée. Luxueux figurants d’une parenthèse théâtrale à laquelle les avaient conviés les couturiers Domenico Dolce et Stefano Gabbana, les invités d’un soir paradaient dans leurs habits gorgés de couleurs vives. Des serveuses en longue robe noire proposaient des coupes de champagne ou des verres d’eau fraîche sur un plateau. D’une bibliothèque lointaine résonnait, comme en songe, la voix du prince Salina : « Il n’y a que l’eau qui soit vraiment bonne », proclamait-il, en authentique Sicilien.
En haut du majestueux escalier à double révolution qui mène à l’entrée du palais, une silhouette blonde, revêtue d’une longue robe blanche, se détachait tel un doux fantôme. Carine Vanni Mantegna di Gangi était pourtant bien réelle. L’épouse française du prince Giuseppe, qui avait hérité de cette demeure restée dans sa famille depuis 1750, ouvrit la soirée comme on ouvre un bal : « Beauty will save the world ! » Légèrement en retrait, vieux fauve limé par les ans, son mari l’observait en silence.
L’escalier donnait sur une salle d’armes dont les murs étaient ornés de « tapisseries pauvres », tentures peintes au suc d’herbe. Lui succédait une enfilade de salons. Plafonds peints, boiseries sculptées, sols pavés de cabochons en céramique, statues, meubles e XVIII, collection d’objets en porcelaine, de potiches chinoises ou d’éventails, le regard chancelait sous les volutes du palais baroque. Sur les murs du salon des Costumes, tendus du même tissu rayé Empire que celui des banquettes, une ancêtre à l’air revêche dévisageait les « êtres éphémères » venus chercher la lumière. Le portrait d’une princesse de Gangi, posant dans les années 1920, éclairait le Salon bleu. Dans des cadres étalés côte à côte sur un fauteuil ou le bras d’un canapé, on reconnaissait les visages éclatants de beauté d’Alain Delon et de Claudia Cardinale, héros du film Le Guépard.
De la salle de bal, où avaient été filmés les premiers pas du couple à la séduction magique, s’échappaient les notes d’une valse légendaire : « L’amour, un an de flamme, trente ans de cendres ! » maugréait à l’écran Don Fabrizio. Lorsqu’ils se prenaient par la main, le jeune aristocrate du chef-d’œuvre de Visconti et sa ravissante promise croyaient encore aux lendemains qui chantent. Tancrede incarnait le pragmatisme d’un monde prêt à tout pour renaître de ses cendres ; Angela, l’avenir au rire vulgaire et triomphant. Rien ne saurait leur résister.
Un demi-siècle plus tard, sous les lustres de baccarat qui tombaient des 12 mètres de hauteur du plafond en bois peint, les escarpins sertis de diamants ou les chaussons brodés des happy few piétinaient, sans même s’en rendre compte, les silhouettes de guépards qui ornaient les pavements de la galerie des Miroirs. À l’image de ces seigneurs d’un autre temps, les vieux enfants gâtés du e XXI siècle sans souvenirs avaient l’illusion de « vivre dans un univers particulier qui n’a pas été créé par Dieu mais par eux-mêmes ». Ils ignoraient la prédiction terrible du prince Salina, dont Burt Lancaster portait le fardeau : « Nous fûmes des guépards, des lions. Ceux qui prendront notre place seront des chacals, des hyènes. Et chacun d’entre nous, guépard, chacal ou mouton, continuera à penser qu’il est le sel de la terre. »
« Ensuite, ajoutait don Fabrizio, ce sera différent, mais pire. » Non loin du piano où avaient joué Wagner, Rossini ou Bellini, devant le tableau de la première fée du château, Marianna Valguarnera, une élégante du e XXI siècle feignait de s’alanguir sur le velours rouge d’un pouf usé. Ricanement sacrilège. Née sourde-muette, le tableau de la princesse d’hier contemplait la scène sans frémir : « L’année où Visconti est venu tourner, mon mari faisait son service militaire », nota à regret l’actuelle maîtresse des lieux, Carine di Gangi. Engagée depuis vingt ans dans la restauration titanesque de son palais, l’épouse – née Chatelain – de l’un des derniers guépards s’était élevée publiquement contre la mollesse des autorités de Palerme dans la préservation de leur patrimoine : « Je me bats pour sauver l’une des dernières réalités de ce que fut l’Europe » lança-t-elle, une lueur de défi dans ses yeux clairs,
La nuit encerclait la demeure à la splendeur titubante : « Les visiteurs sortent d’ici comme s’ils se réveillaient d’un rêve », murmura la blonde propriétaire.
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