Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 76 sur 77

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Nocturne français

Course de milliardaires à la Barbade

 

 

Dans son Journal, le jeune George Washington, dont c’est le premier voyage, s’enflamme : l’alcool coule à flots et les filles ne sont pas farouches. La Barbade, île des Caraïbes, longtemps sous influence britannique, célèbre l’anniversaire de la naissance du héros national, Errol Barrow, premier chef du gouvernement après l’indépendance (1966). Son portrait figure sur les billets de 50 dollars. Sur ceux de 10, c’est un joueur de cricket.

Les Anglais sèment leurs traditions comme des balles. Sur le bord des routes, des bicoques lézardées font penser à celles des Trois Petits Cochons : en corail, en brique, ou en ciment. Les villas des millionnaires sont plus discrètes ; la plupart sont invisibles. Au Country Club de Sandy Lane, certains membres, dit-on, sont plus riches que des États. C’est à la Barbade que le financier irlandais Dermot Desmond, classé neuvième fortune de son pays, a inventé, dans sa piscine, le badminton polo. Il fallait y penser.

Le 31 décembre, le Queen Elizabeth II s’est approché des côtes pour saluer l’un des plus prestigieux résidents de l’île, Cliff Richard, « l’Elvis Presley anglais ». Le poisson inscrit au menu du jour est le barracuda. La canne à sucre pousse dans les champs ; autrefois, on la récoltait à coups de machette. Les enfants la mâchaient, à Sainte-Lucie, on la distillait pour en faire du rhum, dans des barriques en bois qui sentaient le bourbon.

Sur Cherry Tree Hill – 852 mètres d’altitude – un vendeur ambulant tranche des noix de coco ; il y verse une rasade de rhum : « Vous aimez mon bureau ? » me demande-t-il, désignant le point de vue. Le pont du bassin historique du Careenage, au centre de Bridgetown, a été inauguré par la chanteuse Rihanna. Sur les plages, des filles promènent leur élégance cambrée. Des conducteurs se saluent en voiture : leur courtoisie est naturelle. Une enseigne minuscule, aux couleurs jaune et violet, Chefette, a bouté McDonald’s hors de l’île.

Aline est la fille de Lord Dholakia, aux côtés de qui elle organise la mythique régate du Mount Gay Rum Round, créée il y a plus de soixante-dix ans, autour de l’île de la Barbade. Elle m’a invité à assister au départ sur le pont du yacht du billionnaire canadien Ron Joyce. Comment refuser ? Les riches invitent plus rarement que les pauvres. Les fréquenter console parfois de ne pas l’être.

Sur le Princess Hope, bateau d’assistance qui nous conduit à l’embarcation privée du businessman anglo-saxon, les commentaires sur le personnage vont bon train : « Il boit des tonnes de vodka… Il a eu plein de femmes… » Ma curiosité est vent debout.

Le Destination Fox Harb’r Too stationne au large du Cruising Club de Bridgetown. 50 mètres de long, couleur taupe, le yacht marque de sa silhouette élancée la ligne de départ. À intervalles réguliers, monocoques et multicoques s’élancent devant ses baies vitrées. Le vent souffle fort – 25 nœuds –, les casquettes rouges des équipages se frôlent dangereusement. Sur la table basse de son salon, l’octogénaire en bermuda feuillette un album dans lequel figurent les photos du magnifique voilier sur lequel il a remporté la victoire et le record de vitesse en 2005. Il l’a revendu depuis : business as usual.

Les noms que Ron Joyce donne à ses yachts rappellent celui du luxueux complexe de golf qu’il a lancé au Canada. Ce self-made man flotte sur ses rêves. Ils reviennent par vagues. Il se souvient de son séjour dans les années 1950 en Corée, puis dans le canal de Suez, à bord d’un navire de la Royal Canadian Navy. En 1953, pendant les cérémonies du couronnement d’Élisabeth II, il errait sous la pluie sur Oxford Street. Il n’avait pas un penny en poche. Il avait 15 ans : « Je savais déjà tout », me dit-il. « Quoi ? » l’interrogeai-je. « Qu’il faut se battre pour réussir. »

Quand le milliardaire parle, tout a l’air de couler de source. Associé à un ancien joueur de hockey, Tim Horton, Ron Joyce a lancé une chaîne de doughnuts. La fortune était au bout du comptoir : « Définition de la chance ? Hard work. » Allez gagner au loto avec ça.

Bermuda, polo, gestes courtois, Ron Joyce ne s’embarrasse pas de circonvolutions : time is money. Il ne fait pas d’efforts pour paraître sympathique ; ni antipathique. Il s’en moque. Il est libre. La seule chose qu’il ne pourra acheter, c’est le temps qui lui reste à vivre. Le sien est plus précieux que celui des autres. Un bout de sparadrap se détache de son coude brûlé par le soleil. Des gouvernantes accortes veillent sur lui comme sur un trésor. On les comprend. Il porte beau, me confie son amour de la Barbade, de Saint-Barth et de ces paysages exotiques, inondés de soleil : « Vous avez déjà eu un yacht ? » s’interrompt-il. Il feint de s’intéresser à moi, pour que je lui parle de lui. Vieux truc de milliardaire. Je fixe l’horizon. J’aurais aimé ne pas le décevoir ; enfin pas tout de suite. Une longiligne jeune femme noire, originaire de la minuscule île voisine de Saint-Kitts, lui est présentée. Son regard se détourne, prend le vent : « Vous êtes une ravissante jeune femme, mais vous êtes très grande », sourit-il.

Analyse objective. Il revient à moi : « J’aime courir après les jolies filles ; mais maintenant, elles courent trop vite pour moi. » Je songe à Woody Allen : « Je cours encore après les filles, mais j’oublie pourquoi. » Il sourit tristement. Au fond, il est seul, avec sa détresse : dire qu’il va falloir renoncer à tout cela…

Ses souvenirs lui tiennent compagnie. Il les étale sur le pont pour épater ses visiteurs. Il a collectionné les maisons, les voitures – sa préférée était une Rolls Phantom –, les dollars ; il s’est brisé les vertèbres en s’écrasant à bord de son jet privé, un Bombardier Global 5000, dans le Wisconsin.

Les riches, quand ils tombent, tombent de plus haut que les autres. Il s’est toujours relevé. Le secret de la réussite ? L’énergie.

Quand la course s’achève, le record de vitesse qu’il détenait a été pulvérisé : « That’s life. » Bon joueur, il hoche la tête, saluant la performance. Le skipper gagnant emporte son poids en Mount Gay Rum. Ron Joyce ne lui en veut pas. En doughnuts, il pèse bien plus lourd.

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