Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 4 sur 77

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Nocturne français

Génération perdue

 

Vêtu d’un imperméable beige, il tient à la main un parapluie fermé. Il sort de la galerie Maeght, rue du Bac. Marchant sur le trottoir d’en face, j’ai repéré sa silhouette, au chic anglais. Il traverse la rue. Je m’avance pour le saluer. Il me propose d’aller prendre un verre au bar du Pont-Royal.

Nous nous sommes souvent croisés, mais nous nous connaissons peu. Depuis toujours, Michel Déon m’intimide. J’ai peur de le bousculer. À mes yeux, c’est un meuble d’époque, comme ceux au milieu desquels j’ai grandi. Il y a en lui quelque chose de fragile, de brisé qui résonne en moi ; une douleur qui impose le respect et qui rejoint celle de ces familles qui ont cru en quelque chose qui n’existe plus.

Je n’avais jamais osé le lui dire, mais adolescent, il avait été l’un des premiers à m’avoir donné le goût de la littérature contemporaine. Jusqu’alors, j’ignorais les auteurs de la fin du e XX siècle, me cantonnant aux écrivains inscrits au programme : Balzac, Camus, Vian. C’était loin. Seul Le Rouge et le Noir, de Stendhal, avait secoué mon indifférence : Julien Sorel, avec ses naseaux frémissants, m’avait emporté dans sa course. J’aimais cette légèreté, cette insolence, cette désinvolture ; ce naturel.

Globalement, je me méfiais des livres, des bibliothèques. Je n’avais pas envie d’en apprendre trop sur la vie. Je préférais découvrir les choses par moi-même. Entretenir le mystère. Je n’ai pas changé. Chez les êtres, ce qui me passionne, c’est leur part d’ombre. Elle les grandit. Ce qui jaillit au premier regard, ce qui brille, ce qui flashe me lasse assez vite. Je ne crois guère en ce que je vois ; mais plutôt en ce que je ressens, ce que je devine. Les certitudes sont des barreaux de prison qui m’effraient.

À la lecture des Poneys sauvages, prix Interallié 1970 que j’avais découvert quelques années plus tard en édition de poche, Michel Déon m’était apparu comme un être attaché à ses rêves et détaché de son époque. Ses héros meurtris, idéalistes et mystérieux, me fascinaient ; j’étais tombé amoureux de ses héroïnes.

Ses personnages étaient bavards ; autant que nous l’étions quand nous refaisions le monde à 17 ans, prenant la pose, en craignant furieusement qu’il nous échappe.

Les Cahiers de l’Herne préparaient un numéro spécial sur Michel Déon. À cette occasion, il avait rédigé des textes en hommage aux artistes qu’il avait fréquentés. Cela s’appellerait « Lettres de château » : « J’ai eu une belle époque et une sale époque », me dit-il. Je connaissais sa vie que j’avais parcourue en écrivant celle de Jacques Laurent : Action française, Algérie, détestation du général de Gaulle… Itinéraire d’une génération perdue. Nous avions passé ensemble en revue la légende des hussards – cette bande d’écrivains droitiers qui maniaient l’insolence et le panache, ainsi dénommée par Bernard Frank. Nous savions tous deux qu’ils n’avaient jamais vraiment existé. Cela n’empêchait pas d’y croire. Les hussards, comme les mousquetaires de Dumas, se battaient pour la même cause : la France. C’était leur grand amour. Ils ne supportaient pas sa petitesse, ses mesquineries, son renoncement à la grandeur. La certitude, déchirante, de vivre la fin d’une civilisation déchaînait leur colère. Ils la masquaient sous une ironie féroce.

Ils pressentaient que le combat était perdu. Blondin avait noyé son effroi dans l’alcool, Déon dans les voyages. Chacun ses points de fuite. Le goût du plaisir et de la légèreté les avait désertés peu à peu. Ils avaient le cœur lourd.

Michel Déon me parle de ses amitiés, Paul Morand, Félicien Marceau, Coco Chanel, Salvador Dalí : « À Cadaqués, il me passait sans arrêt un disque de pets… Avec lui, une bouteille d’encre renversée devenait Don Quichotte. »

L’académicien vient d’assister à la réception sous la coupole de l’Institut de France de Mgr Claude Dagens, évêque d’Angoulême, élu l’année précédente au fauteuil numéro un. Il ne décolère pas. Le nouvel entrant a, selon l’usage, fait l’éloge de son prédécesseur, René Rémond. Florence Delay a prononcé le discours de réception. Déon est abattu. Mgr Dagens était encore un « progressiste » qu’il avait entendu se réjouir de la rupture de l’Église avec l’Action française : « Dans ma famille, ce fut une immense douleur. »

Lorsqu’il est en colère, sa voix, naturellement fluette, monte dans les aigus. Son visage se déchire comme un tissu. On y lit du mépris, du dédain, une souffrance intacte. Le voile qui recouvre le cadavre de ses illusions perdues se soulève soudainement : « On a encore cité Barthes », vomit-il. Décidément, cette époque le révulse.

Nous prenons congé. Il a rendez-vous avec sa fille, Alice. Je le regarde s’éloigner, le cœur serré, s’appuyant sur son parapluie comme sur une canne le long de la rue du Bac. Il se tient droit, malgré le poids des années et des défaites accumulées.

Après sa mort, la maire de Paris, Anne Hidalgo, arguant du fait qu’il n’y était pas domicilié, chargera son adjointe aux affaires funéraires d’informer sa famille que l’auteur des Gens de la nuit ne pourrait être inhumé dans la ville où il avait grandi. Cette dernière et suprême inélégance l’aurait peiné, mais certainement pas surpris. Il savait depuis longtemps que ses adversaires n’étaient pas des gentlemen.

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