Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 2 sur 77

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Nocturne français

En Toutes Lettres

 

 

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Deux chats en hiver

 

En ce glacial après-midi d’hiver, dans le salon où la secrétaire perpétuelle de l’Académie française, Mme Hélène Carrère d’Encausse, présente le fruit du travail de ses pairs, il règne une chaleur tropicale. Moquette épaisse, chauffage au zénith, tapisseries d’époque : les vénérables membres de cette institution, bientôt quatre fois centenaires, se tiennent à l’abri des courants d’air. Ils ont survécu à tout. Dans la déroute, au milieu des mots qui ne veulent plus rien dire, de l’absence de contraintes érigée en règle d’or et d’une propension croissante de chacun à se foutre de tout, ils s’accrochent au protocole et à leurs vieilles habitudes.

Tous les jeudis, élèves studieux qui n’ont jamais vraiment quitté leur pupitre, les Habits verts se réunissent pour avancer dans la composition d’un dictionnaire dont l’importance échappe au plus grand nombre. Ils progressent lentement, insouciants du temps qui passe, puisqu’ils sont immortels.

Il leur a fallu près de douze ans pour achever le troisième tome qu’ils présentent ce jour-là : la maturation d’un honnête whisky, aurait dit, à titre de comparaison, l’un de ces amateurs dont l’Académie française ne manque pas. De la lettre « M » à la lettre « Q », de « maquereau » à « quotité », près de dix mille mots ont été passés au crible. Plus du tiers sont des nouveaux venus : il faut que tout change pour que rien ne change.

Les académiciens courent après leur époque pour ne pas qu’elle les oublie. C’est humain. Désormais, des mots tels que « mazouter  », « paparazzi  » ou « profileur  » bénéficient de leur protection. Et si l’on aspire à être populaire, on peut parler de « popotin », de « midinette » ou de « mariolle  » sans passer pour trivial. Il est admis de tomber « pile-poil », d’être un « pousse-au-crime », voire un « pédophile », même si cette dernière spécificité demeure détestable.

L’actualité se faufile dans ces pages avec une trentaine d’années de retard. C’est touchant, comme une fille qui avancerait dans la rue en minijupe au début du e XXI siècle, inconsciente de l’insoutenable provocation qu’elle incarne désormais aux yeux des défenseurs du nouvel ordre moral. En parallèle, certains mots sont rayés de la carte. Ils ont fait leur temps. On les envoie mourir en silence, tels des vieillards dans un Ephad. Nul ne songeait plus à eux depuis bien longtemps. Ils disparaissent dans l’indifférence.

Adieu « mâtineau » – c’était le petit matin, celui des exécutions –, « mésoffrir », « ossu  », « patronnet  ». Qui se souvient que ce dernier désignait un garçon pâtissier ? Des termes savants sont déshabillés, des mots étrangers, régularisés ; une poignée, qui se pavanaient dans les émissions télévisées, revenant en boucle dans les commentaires de journalistes moutonniers, sont impitoyablement refoulés : « challenge », « cover-girl », « jackpot » ne font toujours pas partie du club.

Il faut savoir faire preuve d’autorité quand on l’a perdue. Chacun de ces mots, fruit d’un long travail de réflexion, de synthèse, a la vie devant lui. C’est l’un des avantages de la lenteur du travail des académiciens : il assure une vieillesse tranquille.

Dans l’assemblée parsemée où se pressent quelques habitués des cocktails inutiles, c’est l’heure du thé. Sur le buffet, des sucreries laissent des points de colle sur les doigts engourdis des invités. La plupart d’entre eux n’ont plus 20 ans. Ils profitent des dernières gourmandises de l’existence. Dans un coin, deux académiciens ronronnent : Frédéric Vitoux, écrivain pudique et mélancolique dont un bref récit, L’Ami de mon père, m’avait profondément marqué, habite sur l’île Saint-Louis et mène une vie de notable courtois. Son allure bonhomme tranche avec celle de son interlocuteur, Angelo Rinaldi. Faciès hérissé et manières mielleuses, ce petit homme précieux, qui tient à la main un dictionnaire sur le chat, a lacéré de sa griffe assassine la plupart des œuvres de ses contemporains. Il doit sa gloire à sa pointe acérée et méticuleuse ; elle est déjà posthume.

Tous deux ont brillé dans les colonnes du Nouvel Observateur, magazine qui, dans le dernier quart du e XX siècle, passait pour la bible de la pensée juste.

« Académie française, griffonné-je sur un coin de table : Deux chats en hiver. »

Je n’ai pas douze ans devant moi.

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