Nocturne français
Travail à la mine
Assis devant sa table de travail, face à la baie vitrée de son atelier qui domine le boulevard du Montparnasse, un vieux monsieur dessine. Sempé s’accroche à son crayon, comme un plongeur à sa bouteille d’oxygène. C’est le plus grand moraliste du e XX siècle. Saint-Simon, sans les talons. Témoin d’une époque qui a vu tant de « génies » autoproclamés s’égarer dans des boursouflures d’ego ou des dérives idéologies meurtrières, il ne s’est jamais départi de sa simplicité bonhomme. Du bout de son crayon, il a gommé cet esprit de sérieux qui nous a tant pesé.
Ses yeux grands ouverts dévoilent une insatiable et bienveillante curiosité ; un appétit intact de croquer la vie. Un sourire tendre éclaire son visage rougi par les aléas d’une santé défaillante. Il y flotte l’innocence, la candeur de l’enfant étonné qu’il n’a jamais cessé d’être. Tout l’émerveille, le désarçonne, le surprend. « L’être humain est si peu de chose », dit-il.
Dans l’un de ses dessins, un petit homme, haut comme trois pommes, se contemple en bombant le torse dans un vaste miroir : « Dire qu’un lion comme cela va disparaître », maugrée-t-il d’un air satisfait. Il sourit : « C’est peut-être moi. »
Sempé s’exprime en agitant les mains, comme s’il voulait saisir des morceaux du temps. Le dessin est son écriture. Il parle de Ravel, de Duke Ellington : « J’aurais tant voulu être musicien. » Toute une vie bien ratée.
Entre deux bouffées de cigarette électronique, ses souvenirs voltigent. Sa première illustration dans le prestigieux New Yorker ? Un homme qui hésite à prendre son envol, sur le rebord d’une fenêtre. Le magazine new-yorkais, phénomène unique pour un dessinateur français, l’a sollicité pour une centaine de couvertures.
Il passe du coq à l’âne, raconte ses éblouissements, devant tout, devant rien : « Même un tire-bouchon, je trouvais ça génial. » On oublie trop souvent de s’émerveiller, notait Jean d’Ormesson. À Paris, explique Sempé, lorsqu’il y avait débarqué de sa province, une chose l’avait enchanté, qui a aujourd’hui disparu : la bonhomie. Sa voix se fait soudain plus dure lorsqu’il évoque les intellectuels qu’il a croisés, se croyant uniques, et presque tous fascinés par le communisme. Soudain, le doux se fait violence : « Connard ! » laisse-t-il tomber à propos de Picasso parti chercher le meilleur des mondes chez les assassins bolchéviques. On sent la blessure profonde. Peut-être parce que la plupart d’entre eux passent encore pour des humanistes.
« L’humour, c’est quoi ? demandé-je.
— Si je savais ! Dire sans dire. Une forme d’impuissance. »
Sempé se souvient de Françoise Sagan, qu’il surnommait Luis Miguel Dominguin pour son art de l’estocade, de Fellini qui mentait tout le temps :
« Quand il arrivait quelque part, tout ce qu’il voulait, c’était s’asseoir à une table et rester tranquille.
— On finit tous ainsi, dis-je.
— Oui, mais on n’est pas tous Fellini.
— Êtes-vous optimiste ou pessimiste ?
— Oh, vous savez ! »
Il réfléchit. Soudain, on dirait l’un de ses personnages, égaré dans un monde trop vaste pour lui. Son sourire refait surface : « Longtemps, je me suis défini comme “inconsolable et gai” en attribuant cette pensée à Pascal. Puis j’ai découvert que c’était une citation d’Anouilh dans L’Hurluberlu… Je vois des gens qui marchent dans la rue. Avec une sacoche un peu lourde. Ils sont désespérés. Mais ils continuent. Ils continuent parce qu’ils sont d’un naturel gai. »
Sempé tousse, s’interrompt. Santé fragile. Il est temps de mettre fin à notre entretien. L’enfant est redevenu un vieil homme. Son dernier bonheur, depuis son accident cérébral : s’appuyer sur le bras d’une jolie gouvernante.
En quittant son immeuble, je tombe en arrêt devant l’enseigne de la boutique située juste à côté : Nicolas.
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