Nocturne français
Eh, Jay, come back !
Dans les années 1920, Scott Fitzgerald y avait séjourné un été avec sa femme, Zelda. Villa blanche, posée sur un promontoire au-dessus de la mer, à Juan-les-Pins, devenue un luxueux hôtel, le Belles Rives entretient la légende. L’auteur de Tendre est la nuit hante les lieux. Sa photo trône au-dessus du bar et, sur les espadrilles blanches que l’on trouve en vitrine, la photo du couple glamour se détache en imprimé.
Le jury du prix Fitzgerald, décerné chaque année au mois de juin, marche sur l’eau. Le lauréat est celui que les jurés attendaient depuis longtemps, l’auteur de Vingt ans et des poussières, Jay McInerney. L’enfant terrible du New York des années 1980 vient de débarquer des États-Unis avec son épouse, Anne Hearst, richissime héritière du tycoon de la presse. Dans les années 1970, la famille Hearst avait défrayé la chronique. Kidnappée par des militants de la Symbionese Liberation Army, la sœur d’Anne, Patricia, avait rejoint, l’arme au poing, ses ravisseurs.
Le prix est annoncé sur la terrasse du Belles Rives, devant un échantillon de la bourgeoisie locale. Des quinquagénaires bronzés alignent les coupes de champagne en observant, derrière leurs lunettes noires, la figure étrange de ce que l’on appelle un écrivain. À leurs yeux, c’est plus exotique que de faire du ski nautique.
Après le cocktail, les convives dispersés, les membres du jury se retrouvent pour dîner sur la jetée. Deux tables ont été dressées. Risotto, poisson. On boit du champagne rosé. Jay commande du vin rouge.
À la fin du repas, selon un rituel bien établi, les membres du jury s’éclipsent dans leur chambre ; le lauréat les imite. Ils en redescendent, leur silhouette nouée dans un élégant peignoir blanc. Les plus disciplinés ont glissé à leurs pieds des chaussons blancs. Les autres avancent pieds nus. Jay vibre d’impatience.
S’invectivant et plaisantant pour se donner du courage, le petit groupe gagne le bout du ponton. La nuit est douce, la jeune épouse de Frédéric Beigbeder, Lara, ravissante.
Les peignoirs blancs glissent à terre. Tout le monde se retrouve en maillot de bain. Au bout du ponton, une échelle descend dans la mer. Sous le ciel étoilé, celle-ci ressemble à un bain d’huile noire. C’est la pleine lune. Jay McInerney descend les marches en premier et, sans hésiter, se jette à l’eau. Romancier léger au cœur lourd, Éric Neuhoff plonge du bord ; il plonge toujours du bord. Paraissant fraîche dans les premiers instants, la mer se révèle d’une température agréable. Les nageurs brillent comme des poissons : « Fucking Fitzgerald ! » s’écrie Beigbeder. Lara a peur du noir. Au loin, quelques yachts illuminés se dandinent comme des milliardaires repus.
On aperçoit la lumière verte d’un phare. Jay veut la rejoindre. Il se met à nager vers elle : « I want to go to the green light ! » « Merde, s’écrie quelqu’un, il se prend pour Gatsby ! » Comme il a bu pas mal, on tente de l’en dissuader : « Eh, Jay, come back ! » lui lance François Armanet. Mais l’écrivain est en pleine euphorie. « You never will be back », hurlé-je. Il finit par se résigner et fait demi-tour.
Sur le ponton, en haut de l’échelle, un serveur guette les nageurs. Il a posé sur un plateau des verres de gin tonic. La coutume a été instituée par le premier lauréat, l’élégant Jonathan Dee. Bravant la frayeur du personnel, l’auteur des Privilèges était venu en personne surprendre les baigneurs avec des cocktails.
Dans la nuit tendre, fantômes dans leurs peignoirs blancs, les membres du jury savourent cet instant. Après avoir frissonné sur la plage, Lara décide de repartir nager. L’apercevant, l’épouse de Jay se jette à son tour à l’eau. On se croirait dans un roman de Fitzgerald. Anne Hearst court vers la mer, sans même prendre le temps d’enlever sa robe. On dirait qu’elle aussi est poursuivie par des ravisseurs. L’eau atteint le haut de ses cuisses. « Je sens que je dois y aller aussi ! » lance alors la propriétaire de l’hôtel, Marianne Estène-Chauvin. Et elle se jette tout habillée dans les flots.
La journaliste Élisabeth Quin a oublié son maillot. Elle couvre ses seins nus d’une main légère et plonge à son tour dans la mer. Sur le ponton, témoin lucide de la déroute contemporaine, l’essayiste et romancier Pascal Bruckner observe la scène d’un œil attendri. Derrière la fenêtre de la chambre du premier étage dont Zelda avait si souvent menacé de se jeter, une ombre féminine se profile. Zelda, elle-même, se serait dit que ce soir elle n’était pas la plus folle.
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