Nocturne français
Vivre au-dessus de mes moyens
C’était l’un des rares à avoir mis moins d’une heure pour venir du centre de Paris. L’avocat Pierre-Olivier Sur connaissait bien Pantin pour y avoir assisté à des reconstitutions de scènes de crime et plaidé dans le palais de justice voisin de Bobigny. On n’avait jamais vu autant de taxis errer le long de l’avenue du Général-Leclerc, ni de chauffeurs patienter dans les Mercedes noires garées sur le terre-plein à proximité du numéro 69. Après sa galerie du Marais, l’Autrichien Thaddaeus Ropac ouvrait un nouvel et monumental espace dans une ancienne usine de chaudronnerie, en brique rose, de cette banlieue du 93. Il y rejoignait les ateliers Hermès et Chanel : la banlieue, c’est désespérément chic.
Les œuvres de l’artiste allemand Anselm Kiefer respiraient sur d’immenses murs blancs ; dans un bâtiment annexe trônaient celles du charismatique et chamanique Joseph Beuys qui avait été l’une des premières révélations artistiques du galeriste. Les invités buvaient du champagne sur du béton ciré. Le sol était si propre qu’on aurait pu y marcher pieds nus. Hôte courtois et discret, Thaddaeus Ropac avait l’allure d’un jeune homme de bonne famille. Sobrement vêtu d’un costume anthracite, dans un monde où les plus riches multipliaient les efforts pour avoir l’air démunis, ce quinquagénaire aux lunettes carrées inspirait confiance. Il y avait en lui quelque chose d’Harry Potter. Il avait notamment le pouvoir extraordinaire de faire s’enflammer le prix des œuvres d’art qu’il mettait en lumière.
Les conversations résonnaient sous les verrières comme dans un hall de gare. Dominique de Villepin n’était plus ministre mais avait toujours la silhouette d’un top model pour seniors. Lui aussi avait des vertus magiques : son verbe effaçait la réalité. C’est la définition du fou. L’un des jumeaux Guerrand-Hermès avait gardé son pardessus. On ne saurait jamais lequel. Animateur fétiche des années 1980 – cool et argentées –, passionné d’art contemporain, Guillaume Durand était comme un pinceau qui aurait perdu quelques poils. Commentant le prix record – 35 millions de dollars – atteint la veille par une toile de Kiefer, il regrettait de n’avoir pu réunir, il y a vingt ans, 500 000 francs pour en acheter une. Tant de choses nous échappent. Les cheveux coupés au bol, Matali Crasset avait la mine d’un page du Moyen Âge. Cette coiffure atypique assurait à cette designer, qui avait fait des études de marketing, d’être reconnue pour elle-même. Gilbert et Georges étaient inséparables, collés l’un à l’autre comme du papier sur un mur ; le créateur Haider Ackermann cultivait un air énigmatique.
Saluant par un bref discours ses invités lors du dîner donné au milieu des œuvres, Thaddaeus Ropac se flatta de compter parmi ceux-ci une quarantaine d’artistes majeurs de l’époque. C’était la Factory de Pantin. Il ne manquait qu’Andy Warhol, que le galeriste avait rencontré dans sa prime jeunesse à New York.
Pirate échappé de son trois-mâts, sanglé de chaînes et bandant ses muscles sous sa combinaison de cuir noir, l’architecte Peter Marino passa à table comme à l’abordage. Un jour, ce père de famille honorable avait tout plaqué pour devenir lui-même ; ou un autre. L’homme est un sous-marin pour l’homme. Le seul nom de Bianca Jagger suffisait à faire tourner la tête. Je me retournais sur l’ex-top model. J’avais en tête sa déclaration au lendemain de son divorce avec le leader des Rolling Stones : « Mon mariage était terminé le jour de mes noces. » C’était du La Rochefoucauld : « Il y a de bons mariages, avertissait le moraliste du e XVII, mais il n’y en a point de délicieux. »
Rolf Sachs, créateur de meubles et président du Dracula Club de Saint-Moritz, réveilla la légende de son séducteur de père, Gunther, qui avait noyé BB sous les fleurs à Saint-Tropez : « Pour une fois où je monte à la capitale », ironisa, faux candide, l’ambitieux directeur du centre Beaubourg de Metz, Laurent Le Bon, « je suis entouré de stars ! » Jean-Michel Wilmotte débarquait de Nice, où il construisait un stade, repartait à Rio avant de gagner Moscou dont il redessinait les contours. L’architecte volant s’endormait dans les trains, les taxis, achetait des atlas au marché d’Aligre. Linda Wong Davies, riche et divorcée philanthrope née à Singapour, arborait une robe en lamelles dorées assortie à son sac à main : « Moi, commenta Luziah Hennessy, dont le nom ronflait comme un moteur, je n’ai jamais assez de bijoux. » Apprenant de son voisin, courtier d’art à Hong-Kong, qu’il était descendu à L’Hôtel, rue des Beaux-Arts, où il occupait la chambre d’Oscar Wilde, la collectionneuse cita une phrase de celui qui aspirait à faire de sa vie une œuvre d’art : « “Je meurs au-dessus de mes moyens.”
— Pour moi, dit quelqu’un, ce serait impossible. »
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