Nocturne français
L’héritage de Léo
Enfant, elle ignorait que ce n’est pas ainsi que vivent les enfants : « J’étais là tous les soirs », se souvient-elle. À l’occasion de la sortie de ses mémoires, Annie Butor, belle-fille de Léo Ferré, reçoit à la Villa d’Este. Ce célèbre cabaret, créé en 1930 par un aristocrate italien, le baron d’Este, avait été offert par celui-ci à sa maîtresse. Les hommes alors savaient être galants.
Léo Ferré s’y était produit en 1958. Quelques années auparavant, il avait épousé sa muse, Madeleine Rabereau, dont Annie était la fille. Cette dernière raconte qu’à cette époque, devant l’entrée, un homme en casquette ouvrait en souriant les portières des belles voitures. En émergeaient des maîtresses femmes, parées de bijoux, en manteaux de fourrure. L’adolescente était émerveillée par ce spectacle ; elle avait 14 ans.
Léo Ferré avait hésité à accepter la proposition de la Villa d’Este : il en avait marre des cabarets. Mais c’était bien payé. Les idéaux du poète anarchiste allaient finir en monnaie de singe, en compagnie de la guenon que lui et sa femme avaient adoptée et qu’il présentait, sans sourire, comme sa « vraie » fille. On comprend la douleur de sa rivale et ses ravages intérieurs.
Sur scène, cheveux gris hirsutes, chemise noire, pochette rouge, forcément maigre, un de ses héritiers, Claude Puyalte, guitariste que l’on aurait dit sorti d’une pochette de disque de son maître, interprète en serrant les poings des morceaux fétiches : « Qu’on puisse dire un jour/ Et quant à l’amour/ il n’a aimé qu’elle. » Ses phrases semblent le déchirer comme une feuille. Dans son dos, sur un écran, un film en super 8 déroule des images tremblantes, en noir et blanc, d’un lointain été : Léo à la plage. « Je l’ai vu chanter “Ça t’va à genoux” devant maman », murmure, attendrie, la fille de Madeleine.
Autour de la table, le stylo de Wolinski court comme un cheval sur son carnet : chacun ses notes. Loup solitaire, l’infatigable frondeur capitalo-gauchiste a enlevé sa cravate : « Ça sent la révolution », dis-je. « Jolie môme, c’était moi ! » s’enorgueillit Annie Butor, les yeux embués, dévorant des yeux le guitariste qui reprend ce morceau. « N’en déplaise à Juliette Gréco. »
Les femmes sont sans pitié, surtout entre elles : « Vous savez, dit l’une d’entre elles assise au bout de la table, j’ai connu tout ça en vrai ! » Benoîte Groult est une vieille dame. Cette romancière féministe a été, avec son mari Paul Guimard, très proche du couple. « Je vais bientôt revoir Léo », murmure-t-elle ; « Mais il est mort, maman ! » la reprend doucement sa fille, Blandine. Comme si elle ne le savait pas…
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