Nocturne français
Le flambeur
La journée avait été rude. À peine le journal bouclé, nous avions sauté, M. et moi, dans sa vieille guimbarde pour rejoindre le casino d’Enghien. Las des salaires étiques que nous versait le directeur du Quotidien de Paris, Philippe Tesson, nous avions décidé de nous refaire sur les tapis verts. Ce soir était le grand soir. Sur une vieille cassette, Johnny Hallyday nous électrisait.
C’étaient les années 1980. Mitterrand était au pouvoir et il était de bon ton de croire aux lendemains qui chantent. Nous arrivâmes à Enghien en début de soirée. Le casino brillait dans la nuit, nous affichâmes un air assuré pour en franchir les portes. Les tables de jeu étaient déjà bien occupées. Nous prîmes chacun position à une table différente. La bille roulait. C’était parti. Je jouais les numéros dans la trentaine. J’avais mes chiffres fétiches. Deux d’entre eux sortirent d’affilée. Ma pile grossissait. Au bout de deux heures, je quittai la table en empochant mes gains et partis à la recherche de M. Lui aussi était chanceux. Nous décidâmes d’aller dîner pour fêter ces débuts en fanfare.
L’erreur fut de revenir. Cette fois-ci, ce fut la déroute : rien n’allait plus. La bille s’obstinait à éviter mes numéros et je perdis rapidement ma mise. M. lui aussi était défait. Les cheveux en bataille, le teint rouge, il voulut se recaver. Il avait oublié sa carte bleue (en fait, sa femme ne lui en laissait pas l’usage). Je lui tendis la mienne ; il retira quelques centaines de francs. C’était une somme. Je le laissai à sa table, tournant l’âme en peine dans le casino. J’avais perdu la fureur de jouer. Je hasardai quelques jetons ici ou là, mais n’y croyais plus. Quand je retournai voir M. pour l’inciter à rentrer, il avait tout perdu. Il allait se refaire ; c’était sûr. Il m’emprunta à nouveau ma carte bleue.
À trois heures du matin, il avait perdu l’équivalent de son salaire mensuel. Le trajet du retour fut silencieux, zébré de remarques acides. Nous n’avions plus envie de vivre. La vieille bagnole gémissait.
Nous nous retrouvâmes le lendemain au journal. M. était dans tous ses états. Il n’avait pas osé avouer l’étendue de ses pertes à sa femme. De mon côté, l’avance que je lui avais consentie me mettait dans les pires difficultés. Nos couples et nos vies chancelaient. Il fallait trouver une solution, d’urgence. Nous décidâmes d’aller frapper à la porte de Philippe Tesson. C’était le genre de patron à qui l’on pouvait parler de ce genre de problèmes. Il avait le goût du baroque, de l’audace ; il aimait le panache, les funambules. Il saurait nous comprendre.
Il éclata de rire au récit de nos péripéties. Après avoir fermé la porte à clé – lui aussi craignait sa femme –, il alluma une cigarette et nous raconta ses propres démêlés lorsqu’il était plus jeune. Il connaissait bien le démon du jeu. À l’issue de notre entretien, il sortit son carnet de chèques et nous signa à chacun une avance substantielle. Nous étions sauvés.
Un demi-siècle plus tard, je songeais à cet épisode de ma vie professionnelle au Quotidien de Paris en rejoignant le Vieux Colombier. Pour l’avant-première d’un documentaire intitulé Philippe Tesson, un journaliste de combat, celui dont le journal n’avait pas survécu aux années 1990 avait convié quelques dizaines de fidèles. Les cheveux avaient grisonné, l’œil bleu était toujours aussi malicieux, le charme intact. Il était encore ce jeune homme de quatre fois vingt ans, provocateur, iconoclaste, drôle et cultivé, capable de séduire n’importe qui.
Le Quotidien de Paris était une pièce de théâtre. Chaque conférence de rédaction pouvait virer au drame ou à la comédie. Il y avait des batailles d’egos. Les journalistes montaient sur leurs grands chevaux. Tesson réclamait du style. La réalité lui importait peu. Ce qui comptait, c’était la manière de la mettre en scène. Réunis autour d’une table, ces proches rivalisaient de cruauté et d’imagination pour inventer des unes assassines. C’était une vision de la presse héritée du e XIX siècle.
Dans la salle de cinéma se pressaient d’anciens compagnons de route : Jacques Chancel, Frédéric Beigbeder, Yvan Levaï, Fabrice Luchini, l’académicien Jean-Marie Rouart et l’auteur à succès Florian Zeller. Le fils de Tesson, Sylvain, venait de rentrer du lac Baïkal. Il allait bientôt devenir un écrivain à succès. Dans sa jeunesse, il avait plus d’une fois interrompu par ses exploits le cours des conférences de rédaction. Un coup de téléphone avertissait Philippe que son fils avait encore escaladé les toits de Paris. Il filait le récupérer au volant de sa Mercedes.
« Au soir de ma vie » – disait-il depuis toujours pour attendrir ses interlocuteurs lorsqu’il s’apprêtait à les rouler dans la farine. Ce soir, c’était un peu cela. Des images d’archives faisaient revivre sa carrière. Sur l’une d’entre elles, jeune journaliste arrogant, il s’en prenait à un monstre sacré de la télévision de son époque : « Vous vous écrasez, lançait-il à Léon Zitrone. Évidemment, comme vous êtes très lourd, ça fait beaucoup de bruit. »
C’était son genre d’humour, provocant. La salle riait. On était en manque d’esprit, de courage, de défi. Tesson maniait le paradoxe. Irrespectueux par nature, il réécrivait l’histoire à sa manière : tout avait l’air vrai, mais rien ne l’était vraiment. Mais tout était juste.
Comédie-Française. À la fin de la projection, quand la lumière se ralluma, tous les visages affichaient un sourire. Même celui de la très austère députée communiste Clémentine Autain.
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