Nocturne français
Ophélie en hiver
Une Rolls blanche est garée le long de la rue de Rivoli. Dans l’enceinte du clinquant VIP Room, les invités du joaillier Edouard Nahum brillent comme des dents. Casquette en cuir noir, col de son blouson relevé, le rappeur Maître Gims – Gandhi Djuna, originaire du Zaïre – est l’un des leaders du groupe Sexion d’Assaut. Cet enfant de la 9 zone (IX ee arrondissement de Paris) roule des mécaniques. C’est son genre. Il a pris le rap comme on prend le train : pour aller plus vite à son rendez-vous avec la gloire. Maintenant, il joue avec des diamants, comme autrefois avec des cailloux. On ne se refait pas.
« J’écris pas mal pour les femmes », lâche un type à sa voisine. Des caméras suivent l’arrivée des célébrités féminines. « Mia, Eva, Fiona, Alexandra », les photographes les interpellent par des prénoms qui semblent tous se terminer par « a ». Peut-être parce que c’est la première lettre de l’alphabet ; on est sûr qu’elles ne l’oublieront pas. « Smack ! » Edouard Nahum embrasse comme on dévore l’ex-strip-teaseuse de télévision, Célyne Durand. Celle-ci a glissé un « y » dans son prénom pour manifester son excentricité. Une autre apostrophe l’hôte de la soirée : « Doudou ! » Le joaillier hilare fête sa nouvelle collection, Sissi. Autour de lui, on ne voit que des lèvres, des pommettes, des seins. Il a le nez dedans, comme un gamin au-dessus d’une balustrade.
Une blonde en tenue panthère a un mal fou à tenir à la fois son sac et sa coupe de champagne. Chloé Lambert, brune actrice à la peau blanche, fend la foule. Ultra blonde quinquagénaire, Grace de Capitani ne lâche pas la main de son jeune chevalier servant ; on dirait qu’elle l’accompagne à l’école. Les hommes sont plutôt bruns, d’un genre ténébreux. Le chic du chic, c’est d’être torse nu sous sa veste de smoking.
Le dîner se déroule au premier étage, à la Goia, restaurant italien. L’ex-champion de tennis Henri Leconte, plus redouté pour son bras gauche que pour l’hémisphère droit de son cerveau, abandonne sur le bar sa vodka à la truffe. Une brune au visage d’ange passe devant Gonzague Saint Bris : « On dirait Mona Lisa ! » s’exclame l’inventeur du Clos Lucé, jamais à court de métaphores. La réalité rejoint la fiction. Béata, femme du producteur Tarak Ben Ammar, est passionnée par la vie du mystérieux créateur. Elle est convaincue qu’il était homosexuel et que la Joconde est un homme. Que serait l’Histoire sans les VIP ? « T’as un petit côté De Niro », souffle un flatteur à Edouard Nahum. Si l’acteur était là, il l’aurait truffé de plombs.
Sur les tables, des serveuses déposent des pizzas géantes. « Vous m’avez niquée ! » lance Ophélie Winter à ses voisins en agitant ses longs bras. La chanteuse blonde s’excuse : « Je parle mal. Je suis rock and roll ! » Dit comme ça. L’ex-vedette de la télé-réalité a connu un succès éphémère, il y a quinze ans, avec son single, Dieu m’a donné la foi. Depuis, le public l’a un peu perdue de vue. Ôtant sa fourrure blanche pour dénuder ses épaules, elle raconte qu’elle tient au chaud, depuis dix ans, un tube qu’elle s’apprête à sortir : « Mon tube de secours », dit-elle, comme si elle l’avait déniché dans une pharmacie. En attendant, elle veut un bébé, du calme, faire du cinéma : « Je suis amoureuse, j’ai douze ans et demi ! » Elle virevolte, enjambe son fauteuil comme un cheval d’arçon. C’est une fille terrible.
Sur le fond d’écran de son téléphone portable, elle pose avec une kalachnikov : « J’adore tirer. » Elle s’entraîne avec le service de sécurité du président Sarkozy : « Les femmes visent juste ; elles touchent toujours le cœur. »
Autour d’elle, le dîner part en vrille. Les invités quittent leur place, glissent d’une table à l’autre, oscillant comme des trains sur un rail de coke. Au moment où on ne l’attendait plus surgit, telle une bête sur la voie, le médaillon de veau. Comme tout le monde, il est un peu cuit.
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