Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 63 sur 77

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Nocturne français

Grand Écran

 

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Festival de Cannes, une vie de VIP

 

Son visage hâlé se reflète comme un diamant sur les miroirs posés sur les quatre parois de l’ascenseur. De chez Swarovski, songe-t-il, dans un réflexe pavlovien, relayant les panneaux publicitaires géants étalés sur les façades des immeubles de la Croisette.

L’élite du cinéma mondial semble s’être donné rendez-vous dans l’ascenseur de l’hôtel Martinez. En dix minutes – le temps qu’il a passé dans cette cage dorée sans se résoudre à en sortir – il a vu défiler Vanessa Paradis, oiseau maigre et songeur, Bérénice Bejo, brune banale qu’il aurait été bien en mal de reconnaître s’il n’était pas au Festival de Cannes, Freida Pinto, célèbre top model revêtue d’un long peignoir blanc qu’il a rêvé de voir s’entrouvrir ; sans oublier un garde du corps aux muscles saillants sous son smoking – certains passaient leur journée assis sur une chaise, devant la porte d’une suite, refusant de dire qui se cachait derrière –, une fille en jean qui tenait entre ses mains un ananas dans une barquette en plastique, une autre aux ongles pailletés qui avait appuyé sur le bouton du septième étage en clamant dans son téléphone : « Moi, je suis avec les US, et ensuite, je retourne faire les sacs. »

Comédie à tous les étages. On s’ennuyait moins dans l’ascenseur que devant certains films d’auteur diffusés en grande pompe sur les écrans du palais. Complimentée par sa voisine sur sa jupe colorée, une jeune assistante avait lâché en souriant son secret : « Zara ! La seule boutique de Cannes où il n’y a personne ! » Il avait noté l’information. Cela lui éviterait de faire ses courses chez Hermès. « Who loves you ? » avait demandé une mère énamourée à un gamin bouclé en passant la main dans ses cheveux. Quelques instants auparavant, elle l’avait sèchement réprimandé pour avoir appuyé sur tous les boutons. « Nobody ! » avait hurlé le gamin en colère.

À Cannes, tout le monde fait son cinéma. C’est la moindre des choses. Pendant deux semaines, chacun flotte, dans des vêtements trop grands. Il y a des caméras partout. Les VIP se sentent des êtres à part. Noués au bout d’une ficelle autour de leur cou, une flopée de badges de couleurs différentes signale leur importance. Ces bouts de carton plastifiés, sur lesquels figure leur photo, leur permettent de franchir des barrières, solidement gardées par des vigiles épais, sous l’œil envieux d’une plèbe en short fluo. Ils marchent sur l’eau.

Sur la Croisette, pour exister, il faut avoir l’air supérieur aux autres.

Des dizaines de personnes s’affairent dans le hall de l’hôtel : businessmen entre deux rendez-vous, journalistes en quête de scoop, employées des marques de luxe. Le VIP extirpe de la poche supérieure de sa veste ses Ray-Ban flambant neuves. Il imagine son regard d’un bleu d’acier ; le cinéma commence à faire son effet. Devant lui, une fille se prend en selfie. Il éprouve de la pitié pour elle : quel aveu de faiblesse. Il a côtoyé assez de puissants pour savoir que plus l’on s’élève, plus il faut jouer l’indifférence. Seuls les pauvres s’entêtent à paraître riches.

Le bracelet de tissu noué autour de son poignet commence à s’effilocher. Ce matin, en se réveillant, il n’a pu se résoudre à s’en séparer : Opening night Gatsby, peut-on y lire.

Il n’oubliera jamais cette nuit qui a suivi la projection du film d’ouverture, tiré du roman de Scott Fitzgerald. Lors du dîner officiel, il s’était retrouvé assis à côté de Nikos Aliagas. Certes, ce n’était pas Leonardo DiCaprio. Mais l’animateur de télévision s’était révélé un convive enjoué. Avec bonhommie, il avait évoqué sa propre aventure de VIP. En sortant de l’hôtel Majestic pour gagner le palais, il s’était engouffré en courant dans une voiture officielle qui patientait devant le palace. Il pleuvait des cordes. Les invités en robe longue et smoking tentaient d’échapper à la bourrasque. Des parapluies se retournaient. On aurait dit une scène de film catastrophe. Nikos s’était vu propulsé sur le siège d’une limousine noire, à côté d’une ravissante inconnue. Ils s’étaient présentés l’un à l’autre. Sa voisine était une actrice indienne dont il n’avait jamais entendu le nom. Collées les unes aux autres, les limousines avançaient au ralenti. Le trajet ne faisait que quelques centaines de mètres, mais avait duré près de dix minutes. Ils échangèrent des phrases polies. Mallika Sherawat lui apprit qu’elle avait 900 000 followers sur Instagram. Nikos ne parvenait pas à détacher son regard du grain de beauté posé au-dessus de sa lèvre supérieure. Après l’avoir quittée, il avait appris, en se renseignant auprès d’un organisateur du Festival, que c’était l’une des plus célèbres bombes sexuelles du cinéma indien.

Leonardo DiCaprio trône au milieu de la table officielle. Il arbore un bouc. Cette pilosité du menton lui sied assez bien. À vrai dire, tout lui va assez bien. La beauté est injuste, pense le VIP, rescapé de cette mode qui a fait des ravages dans les milieux bobos. Heureusement le cinéma français l’a largement bannie. Depuis des années, la plupart des acteurs ont l’air de sortir de nulle part. Sauf à Cannes, où elles défilent dans des tenues d’emprunt haute couture, les actrices multiplient les efforts pour ressembler à n’importe qui.

Après minuit, l’équipe du film avait convié les happy few dans une villa blanche, au bout du port. Un bandeau noué autour du front, une plume dans leurs cheveux courts, des reproductions de flappers avaient entretenu l’illusion d’un retour aux années 1930. On avait bu pas mal – du champagne –, jeté des cotillons. Un bracelet spécial permettait de grimper à l’étage. Le VIP avait tenté d’y accéder mais s’était heurté au cerbère qui gardait l’entrée. À Cannes, la frustration fait partie du scénario. Nul ne doit ignorer qu’il n’est qu’un figurant dans une partie qui le dépasse et dont certaines clés lui sont obstinément refusées. À l’image de ses pairs, le VIP passait l’essentiel de ses soirées à se demander comment se faire inviter là où il n’était pas convié : ailleurs, c’est forcément mieux.

Sur la recommandation d’un haut responsable qu’il avait joint au téléphone, il avait fini par se faire admettre au premier étage. Que s’y passait-il ? À la vérité, la même chose qu’en bas. C’est en élevant des barrières, d’apparence infranchissables, que les privilégiés font croire aux autres qu’ils s’amusent. En fait, la plupart du temps, ils s’ennuient à mourir. C’est pour cela que certains d’entre eux meurent jeunes : pour fuir cet enfer.

Dans les dîners, il arrive au VIP de développer une théorie sulfureuse selon laquelle les gens modestes ignorent leur chance : ils peuvent encore rêver de ce qu’ils n’ont pas. Ceux qui ont tout savent que cela ne mène nulle part.

Le VIP se souvient de cette soirée où il était parvenu à se glisser dans le carré des happy few dans un salon du Martinez. Il s’était retrouvé assis sur un fauteuil de velours rouge, à quelques mètres d’une star mondiale, Jude Law. En face de lui était venue s’asseoir Uma Thurman. Elle avait de longues jambes, de longues mains, un long regard. Le VIP en était instantanément tombé amoureux.

Au buffet, il avait croisé une femme qui s’était présentée comme la propriétaire du Lady Joy, un yacht de 48 mètres de long qui comptait trois ponts. Ils avaient échangé quelques propos polis. Le soir, il avait tapé sur Google le nom de cette milliardaire fardée : Denise Rich. Sa mère s’appelait Gery Diamant. Il n’y a pas de hasard.

Au moment de quitter le Martinez, le VIP croise une connaissance qui l’invite à visiter la suite Chopard. C’est justement celle où se rendait la fille de l’ascenseur aux ongles brillants, avant de « faire les sacs ». Il y sirote un cocktail. On boit pas mal à Cannes ; rarement de l’eau. À croire qu’elle est salée.

L’après-midi touche à sa fin. Le VIP s’attable à la Terrazza Martini et commande un Martini Bianco. Le soleil va bientôt se coucher ; pas lui. Quelqu’un lui propose une partie de ping-pong sur une table orange. Il accepte avec plaisir ; il n’a pas perdu la main. Il gagne deux sets d’affilée, 21-12 puis 21-17. Il s’est relâché vers la fin.

Le poids d’une balle de ping-pong, c’est à peu près ce que sa vie semble peser dans la bulle cannoise. Il en oublierait presque la réalité parisienne : son appartement sans terrasse, dans une rue sans soleil.

La nuit est tombée. Il traverse la Croisette sous la pluie. Si ça continue, les vendeurs de parapluie vont bientôt pouvoir s’offrir des bijoux de chez Chopard. Au Carré bleu Grey Goose, lointaine Patti Smith, Lou Doillon chante le blues d’une voix qui trace la sienne. C’est la fille de Jane Birkin. Les héritières n’ont jamais été aussi nombreuses dans le monde du spectacle. Ça ne les empêche pas de jouer les rebelles. Le VIP commande un cocktail dont il a retenu le nom, L’Envol. Puis il va dîner sous la tente du Bâoli Beach, sur un parquet posé à même le sable. La scène est surréaliste. On voit les lèvres des convives s’agiter, mais on n’entend rien de ce qu’ils disent. À croire que le chef n’est pas en cuisine, mais aux manettes.

La musique déferle par vagues. Le DJ monte le son comme le feu. Boum, boum : les parquets et les tympans tremblent sous les déflagrations. C’est la guerre du son.

Il faut bien se battre pour quelque chose, songe le VIP.

À peine le foie gras servi, les invités jaillissent de leurs sièges et se mettent à danser autour des tables. Un groupe de Japonais lance une chenille enfiévrée. Imperturbables, les serveuses continuent à passer les plats.

Le VIP lampe un shot de vodka, grimace sauvagement et rejoint la chenille. Quand il regagne sa table, sa voisine a disparu. Il essaie d’engager la conversation avec une autre, mais en vain. Pour s’entendre, il aurait fallu lui faire du bouche-à-bouche.

Vers minuit, il se lève pour gagner la party privée qui se tient non loin de là, au club d’Albane, sur le toit du Marriott. C’est l’un des endroits les plus courus de Cannes. Ne pas y être vu, c’est pire que d’être mort. On ne peut y être admis sans un sésame : un tampon à l’encre invisible sur le poignet droit. Cette manière d’étiqueter les gens comme des caisses, maugrée le VIP en tendant docilement son poignet.

Fruits et (grosses) légumes : il est soulagé d’en être. Dans la file d’attente, une fille fond en larmes parce qu’on lui refuse le précieux autographe : « Je suis humiliée », répète-t-elle.

Le tampon se révèle à la lumière de la lampe à infrarouge que les cerbères qui contrôlent les entrées devant l’ascenseur du Marriott dirigent vers son poignet. Le VIP prend un air détaché pour se soumettre à cette formalité à laquelle seules échappent les vraies stars. Une foule d’invités piétinent devant la porte de la cabine. Cédant à l’urgence, des filles en talons aiguilles, qui auraient hélé un taxi pour traverser la Croisette, se lancent à l’assaut de l’escalier. Elles n’en peuvent plus d’attendre. Le VIP les imite. Il gravit les marches deux à deux. Ses espadrilles, à l’effigie de Scott et Zelda Fitzgerald, lui donnent le sentiment d’être un héros de roman. Personne n’a intérêt à lui marcher sur les pieds.

La porte de la discothèque du cinquième étage est grande ouverte. Des people se font prendre en photo devant une toile noire sur laquelle se détachent des noms de sponsors. Tout le monde est vendu, ou acheté. Le VIP passe son chemin. Aucun photographe ne scande son prénom. À l’intérieur, tout est noir : les murs, le plafond, la moquette. Les étoiles ont besoin d’obscurité pour briller. Sur des tables basses, des lettres lumineuses éclairent des bouteilles de Moët. On distingue à peine les visages. Les filles sont blondes ou brunes, cela suffit à les définir. L’important est d’être là. Il n’y a plus de regards, plus de traits ; même pas d’esprit. La plupart des hommes sont barbus. C’est le retour de l’âge des cavernes.

Le VIP distingue des producteurs de cinéma, des acteurs, des leurres. Chacun vit dans son monde, et tout le monde dans le meilleur. Il capte des bribes de conversations :

« Ça va ?

— Ça va.

— My name is Giovanni Giorgio, dit un costaud à son voisin, but everybody calls me Giorgio.

— Salut Giorgio », dit le VIP en passant.

À quoi bon faire des phrases essentielles puisque tout le monde les aura oubliées le lendemain. Les seules paroles audibles sont celles des chanteurs dont les tubes passent à tue-tête : « Ah, ah, follow/ I follow you », se met à clamer le VIP.

Les DJ sont les philosophes de la nuit. Des spots lumineux encadrent le dance floor. Tout le monde se déhanche. Une main autoritaire écarte sans ménagement un groupe qui lui barre le chemin : la maîtresse des lieux, Albane, conduit une star vers l’emplacement qui lui est réservé.

Sur la terrasse, un barman aligne les cocktails : vodka, pomme, sureau. Le VIP boit à la paille. En contrebas, les phares des voitures éclairent la chaussée luisante. Il a cessé de pleuvoir. Des yachts flottent au large comme des lampions. Il cherche des yeux le Lady Joy : « Denise est une amie », dit-il à son voisin qui ne l’écoute pas. Puis il songe avec tristesse à ce à quoi ressemblera sa vie lorsqu’il ne sera plus personne.

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