Nocturne français
Un métier vieux comme le monde
Il se tient dans un coin du restaurant, taureau massif au visage rond. Les traits lourds, la mine brutale, son sourire transpire la vulgarité. Il est l’homme à l’état brut, dans sa pesanteur animale. Le modèle du gardien de prison dans la série américaine à succès, Prison Break.
Son nom est apparu au grand jour dans l’affaire du Carlton de Lille où l’ex-candidat à l’Élysée, Dominique Strauss-Kahn, avait été impliqué. Ce tenancier de maisons closes était suspecté d’avoir fourni de la chair fraîche à l’ancien responsable du FMI, dépecé en pleine gloire dans sa chambre d’hôtel de Broadway, sous l’œil des caméras du monde entier. Farce shakespearienne sur les liens entre les appétits de sexe et de pouvoir.
Déjeuner avec Dominique Alderweireld, dit « Dodo la Saumure », au comptoir du Relais Saint-Germain, bistro en vogue tenu par l’une des références du milieu gastronomique, Yves Camdeborde. L’un de ses avocats, M Sorin Margulis, siège à ses côtés ; on n’est jamais trop prudent. e
Un ami du patron, l’écrivain Sébastien Lapaque, dont la fureur réactionnaire et la soif d’en découdre ne sont pas sans rappeler celles d’un certain Léon Daudet, a organisé la rencontre.
Les convives affichent une solide volonté de mordre dans la vie. Dodo a une excuse : il sort de trois mois de taule. La prison donne faim : « Quand je venais vous voir en cellule, ça sentait la croquette », plaisante son homme de loi. « Non, rectifie le roi (belge) des salons de massage, la prison, ça sent le chou. » Parole d’expert. Il a connu Fresnes en 1969. Le pot-au-feu sans viande… Depuis, ça s’est amélioré. « J’ai entendu dire qu’aux Chandelles, on mangeait pas trop mal », persiffle l’avocat. Précisons qu’il s’agissait d’une célèbre boîte échangiste du II arrondissement de Paris. Dodo e confirme : la table y était plus correcte que les mœurs. Il hoche sa tête sans cou. S’il doit être décapité, le bourreau devra viser juste : « Mais ça ne valait pas le Cléopâtre ! » poursuit l’homme de la nuit avec un sourire gourmand ; ou le Sphinx, célèbre repaire de la rue Chabanais où venait s’encanailler, dans l’entre-deux-guerres, le gratin de la politique et des affaires : « La spécialité d’alors, c’était le rôti à la corde. » Dodo déroule. En cellule, il s’est instruit. Il a une passion pour l’histoire. Il n’ignore rien des méfaits du stalinisme et a même appris le code pénal dans la religion juive.
Assise en face de lui, une jeune femme le suit dans tous ses déplacements dans l’espoir de recueillir ses confessions intimes. Cette sociologue prend doctement des notes : « Spécialités… culinaires ? » Dodo sourit. Quand il plisse les yeux, on dirait qu’il ferme les persiennes.
Il maîtrise son domaine : celui des parties de jambes en l’air. Maquignon évaluant son bétail, il égrène les qualités de ses entraîneuses, citant au passage Lucky Luciano : « J’aurais gagné plus d’argent si j’avais fait un métier honnête. » Pas l’ombre d’un scrupule. Effarant de simplicité, sa vie le fait marrer. La justice le poursuit ; pas sa conscience. Il agit pour fournir du bon temps à ceux qui n’ont rien à se mettre sous la dent, sauf une prostituée de temps en temps. C’est le plus vieux métier du monde, rappelle-t-il. Il n’a rien inventé ; il contribue à le perpétuer, en artisan respectueux des traditions.
Les joues rougies par le vin de pays du Mont Caume, Dodo se souvient de l’époque où la Mère Lucienne tenait un cloaque réputé à Lille ; l’adresse est inscrite dans sa mémoire : 6 rue Saint-Étienne. « On est plus souvent sur le dos qu’assises », lâchaient les filles.
On ne l’arrête plus. Il peut décliner la durée moyenne du coït chez l’homme de peu. Sa philosophie est rudimentaire : dans ce milieu, affirme-t-il, les filles ne doivent pas être trop belles. Sinon le client n’ose pas pousser la porte. La beauté intimide même les caïds. Elle impose le respect, la distance. On piétine plus facilement les tranches du milieu.
Ce forçat du sexe a assimilé les règles de la misère humaine sur les bancs des bouges. À l’écouter, on en apprend plus que dans les travées de la Sorbonne. Il a traversé l’Espagne avec une compagne qui avait toutes les qualités et parlait cinq langues ; monté un business à Abidjan dans les années 1970. Les Européennes refusaient de coucher avec les ministres locaux. Il avait dû faire venir des Égyptiennes que l’on teignait en blondes.
Dodo a des projets. En Belgique, il veut remonter le « Panier fleuri ». Sous ce terme trompeur se masquent des maisons de passe, d’un genre sordide : « Du papier à fleurs sur les murs, des broderies en dentelle du Puy, un bidet, des grosses avec des froufrous. » L’homme de l’art dépeint le décor grossier avec des doigts épais comme des truelles. La chair flasque ruisselle le long du tableau. J’observe la sociologue. Elle noircit son carnet, en buvant ses paroles. Dodo continue à décliner ses souvenirs. Il monte les escaliers, assouvit ses désirs.
Qu’est-ce qui pousse les filles à offrir leur corps en pâture à la misère humaine ? « L’argent et l’ascendant qu’elles ont sur les hommes. » Dans son lexique, la femme est une machine à sous. Avec la mine réjouie d’un gardien de camp – on a dépassé le stade de la prison –, il aligne les surnoms des pièces de son cheptel, comme autant de matricules : Article 64 – inspirée de l’ancien code pénal –, Pied de vigne, la Fripée – « Une voix de ténèbres, elle est venue me chercher à la sortie de prison avec une bouteille de vodka ». Soudain, il semble ému. Chacune de ses proies déroule son histoire, des tourments pathétiques. Vendeur d’occasions, il les a toutes essayées, comme des voitures. Il a même donné à sa fille le prénom de l’une d’entre elles, une putain qu’il avait fréquentée à 18 ans : Laure.
Sa compagne actuelle, c’est Béa, dite Le Trav. Strauss-Kahn l’avait bousculée dans les toilettes de L’Aventure.
Laure fut le grand amour de Pétrarque ; Béatrice de Dante, relève en observateur éclairé Sébastien Lapaque.
Rien n’a changé depuis l’Antiquité.
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