Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 19 sur 77

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Nocturne français

Tout est dérision

 

Dans ces années-là, Édouard Balladur siégeait à Matignon et François Mitterrand trônait à l’Élysée. Ce socialiste de composition n’était pas du genre à bouder les millionnaires. Par un curieux hasard, la plupart de ses amis l’étaient. L’un d’entre eux, André Rousselet, avait fondé sous son œil bienveillant Canal +, première chaîne payante. Une bonne affaire. On y tournait la politique en dérision. Et bientôt tout en dérision. Ce fut pour la gauche morale le prix de sa trahison.

Après l’arrivée des socialistes au pouvoir, c’est sur les plateaux de Canal + que dans les années 1980 elle retourna sa veste en direct. Place au ricanement généralisé. Désormais, un bon designer vaudrait mieux qu’un exégète de Karl Marx ; ce fut l’heure de Karl Zéro. L’argent et la cocaïne coulaient à flots, les idées généreuses, qui ne coûtaient pas grand-chose à ceux qui les diffusaient, remplacèrent la générosité. L’avènement des bourgeois bohèmes était en marche.

Vingt ans plus tard, le long de la Seine, posés sur les quais, dans des fauteuils club, des canapés Chesterfield, de vastes restaurants au désordre habilement mis en scène accueillent ces rebelles en cachemire. Ce soir, ces enfants gâtés de la télé câblée se sont donné rendez-vous dans l’un de leurs QG, la Plage parisienne. Une lueur d’épuisement dans le regard, une écharpe en lin nouée autour du cou, la barbe naissante pour les hommes, les femmes en pantalon étroit, quelques blousons de cuir. Un mojito, sinon rien ; ou un verre de vin rosé : pique-nique chic. Dans un coin un pianiste joue du Gainsbourg, le plafond est peint en noir, comme les murs de son appartement, rue de Verneuil. À l’entrée, une tombola pour les enfants malgaches. L’animateur sarcastique Karl Zéro a perdu tous ses cheveux et pris du ventre : c’est le destin. Renaud Le Van Kim est devenu un réalisateur fétiche, Jean-Louis Costes a des parts dans l’affaire. Au vestiaire, un quinqua éméché drague une hôtesse aux traits asiatiques :

« Vous êtes de quelle origine ?

— Vietnamienne.

— Quelle horreur ! Ma femme est partie avec un Vietnamien. »

Divorce pour tous. « Ça va ? s’inquiète une jeune femme brune auprès de son amie. T’as l’air saoulée ! » « Comment tu dis que tu t’appelles ? s’enquiert un autre. — Damien, lui répond son voisin. — Très heureux de l’apprendre. Excuse-moi, poursuit l’homme à la mémoire flottante, ça fait longtemps que je ne t’avais pas vu. »

Vingt ans après, la confusion règne. Des invités arborent un panama avec un bandeau rouge comme ceux que l’on distribue à Roland Garros. Henri Leconte, gaucher aux fulgurances imprévisibles, y fêtera bientôt ses 50 ans. Il est tendu comme un revers.

Les assiettes se remplissent sans bousculade. Personne n’a peur d’avoir faim. Au milieu d’une conversation, un type éclate de rire : encore un truc appris à la télé. Une fille s’interroge, avant de se lancer, sur le goût des petites pommes de terre. « Elles sont cuites, dis-je. Comme les carottes. »

Elle sourit, par habitude.

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