Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 31 sur 77

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Nocturne français

Le téléphone pleure

 

Lorsqu’il apprit la nouvelle, Nichola tournait sur la glace de la patinoire de Colombes. Cela débuta par une rumeur, puis cela fut confirmé. L’adolescent se précipita au domicile de son idole, boulevard Exelmans, dans le XVI arrondissement de Paris. Son coup de foudre pour Cloclo e

remontait à l’âge de 8 ans. Avant, il rêvait d’être vulcanologue ; depuis, de rencontrer Claude François.

Il était trop tard. L’idole s’était éteinte, électrocutée dans sa baignoire en dévissant une ampoule. Il avait trop joué avec la lumière. Des centaines d’adolescentes en transe étaient massées au pied de son immeuble. Un voile noir avait été déroulé devant les fenêtres de son appartement. À l’annonce de sa mort, deux jeunes filles s’étaient précipitées dans la Seine. Elles avaient été repêchées de justesse. On meurt plus facilement de chagrin que de noyade.

Le jour de son enterrement, une gamine éperdue s’était effondrée sur le cercueil du chanteur défunt. Nichola avait caché à ses parents qu’il y avait assisté. Mais comment ne pas y être ? C’était sa vie qui était en jeu. Le matin, le gamin n’avait rien eu le temps d’avaler. Débordé par l’émotion, il s’était évanoui dans la foule. Le soir, il avait scruté les images à la télévision en priant pour que personne ne le reconnaisse parmi ces silhouettes éplorées.

Des années plus tard, Nichola avait rencontré sa bonne fée, Ketty. Cette ancienne Claudette, d’origine antillaise, avait ouvert un restaurant dans le XIII arrondissement, le Kamukera. Elle y accueillait les fans du chanteur : e

« Tu as la légèreté de Claude », lui avait-elle dit en le regardant interpréter des morceaux de son idole. Venant de la part de celle qui avait passé les deux dernières années de sa vie aux côtés du monstre sacré, c’était une bénédiction. Devenu comédien, après avoir enchaîné les radio-crochets, Nichola s’était glissé, comme un astronaute dans un vaisseau spatial, dans la peau de Claude François. Tous les soirs, il se produisait sur la scène du Kamukera.

En 2004, quand Yann Moix avait tourné Podium, il avait répondu à une annonce cherchant des figurants en envoyant sa photo déguisé en Claude, à 30 ans. On lui avait confié un rôle de sosie pourri ; il recevait des tomates en pleine figure. Ce n’est pas cela qui l’avait choqué le plus. Ce qui l’avait ulcéré, c’est qu’on l’avait affublé d’un costume rose élimé : « Jamais Claude n’aurait accepté ça. »

Il avait souffert dans sa chair. Dix ans plus tard, la mairie de Colombes l’avait invité à interpréter quelques tubes de son idole devant un banquet de retraités. C’était le début de la gloire. En compensation, la municipalité lui avait offert un costume blanc satiné, cousu de perles, ayant appartenu au chanteur. Ce trésor était enfoui avec d’autres reliques – livres, vinyls, et même un flacon, vide, du parfum Eau noire lancé par Claude François – dans l’appartement témoin de sa passion.

Malgré tous ses efforts – « Je me suis laissé pousser les cheveux, je les ai teints » –, Nichola n’a jamais pu ressembler à son idole. Lucide, il se considère comme un simple « performeur », et non un double du chanteur mythique. Ça ne l’empêche pas d’avoir des fans. Les plus enflammés scandent son nom : « Nicloclo ». Ça lui fait plaisir. Il y a quelques jours, l’une d’entre eux est venue le voir dans un fauteuil roulant. Elle était en transe. Elle prétendait que Claude François l’avait laissée tomber. Pour la première fois, Nicloclo a eu peur de ce que l’idolâtrie pouvait faire de vous.

En cette soirée anniversaire, toutes les tables du Kamukera sont réservées. Malade à l’idée de vieillir, Claude avait la hantise de l’âge qu’il n’atteindrait jamais. Il est mort il y a quarante ans. Champagne-orange-angostura-grenadine, le menu à 39 euros inclut un cocktail à son nom.

Sur le dossier de leurs chaises, des sexagénaires aux cheveux teints et bouclés ont suspendu un sac à l’effigie de leur dieu. Sur leur tee-shirt noir, un slogan se détache en lettres capitales : « Je n’ai pas besoin de thérapie, j’ai juste besoin d’écouter Claude François. »

Pour prolonger son rêve, Nichola a trouvé un double : Yannick. Ce jeune homme de 28 ans, né douze ans après la disparition de Claude François, est un parfait sosie de ce dernier. Sa chevelure blond platine, son costume en satin blanc, son timbre de voix, ses sauts et ses grands écarts : tout en lui évoque la star disparue : « On part où ? » lance Nichola. Question de cours. « À Rio ! » hurle la salle.

Les lèvres des fans suivent ses paroles comme on les boit. Sur « Une chanson française », le public jaillit et se met à danser entre les tables. Yannick imite son modèle à la perfection. Né à Béziers, il fut un enfant d’une extrême timidité. Il l’a vaincue comme la maladie qui à 20 ans a failli l’emporter : « Après cette épreuve, dit-il, j’ai décidé d’aller au bout de mon rêve. »

Depuis, il parcourt la France et donne une soixantaine de spectacles par an. Il en vit, moins bien que son idole, mais mieux que s’il s’était contenté de vendre ses 33 tours. Son métier, c’est Claude François.

Au milieu de son show, il disparaît pour se changer ; il revient dans un costume noir, éclairé par une chemise bleu ciel satinée, ornée d’un nœud papillon. On dirait une gravure de Podium. À cent à l’heure, il reprend « Ça s’en va et ça revient ». Des Claudette tatouées, aux cuisses enrobées et à la gymnastique approximative, gesticulent autour de lui. Jamais le maître, si perfectionniste, n’aurait accepté cela. Soudain, guettant son heure, Ketty se propulse sur la scène. D’une seule apparition, la Claudette authentique renvoie ces figures maladroites à leur amateurisme pathétique.

Sur « Le téléphone pleure », une adolescente, Nelly, vient donner la réplique à Yannick. À peine le morceau achevé, une voix dans un micro annonce que la propre fille, longtemps cachée, de Claude François, Julie, est dans la salle. Cette fois, l’émotion est à son comble. Toutes les joues ruissellent de larmes. Nelly éclate en sanglots sur l’épaule de Julie comme si c’était sa mère.

 

Des photographes immortalisent la ressemblance, frappante, entre le faux Claude François et sa vraie fille, aujourd’hui plus âgée que lui le jour de sa mort. Dans les yeux du public, ivre de bonheur, la réalité n’a plus d’importance.

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