Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 24 sur 77

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Nocturne français

Un jour aux courses

 

 

Une poignée de gentlemen en chapeau melon posent comme un tableau d’époque ; quelques femmes à la coiffure fantaisiste entretiennent une illusion d’élégance. Pour le reste, les invités réunis ce dimanche sous la tente du salon Longchamp affichent une triste et grise uniformité. Même sur le célèbre hippodrome imaginé sous l’Empire par le duc de Morny en bordure du bois de Boulogne, l’habit n’est plus de rigueur. Gavée de plaisirs éphémères, la haute bourgeoisie a depuis longtemps troqué les principes hautains de l’aristocratie contre les vertus d’un confort vulgaire. Plus personne ne veut s’encombrer de rien.

La moustache fournie, chemise rayée et cravate sombre, des hommes au teint mat et aux yeux noirs tiennent la vedette. Nouveaux mécènes du Prix de l’Arc de triomphe, les Qatariens sont venus en force. Cédant au charme de leurs fortunes clinquantes, l’Occident leur déroule des tapis venus d’Orient.

Salué en monarque par le président de France Galop, Bertrand Bélinguier, le cheikh Abdallah ben Khalifa al-Thani fait grise mine. Dans la 7 course, son pur-sang vient de s’incliner devant celui de son cousin. Les e

affaires de famille de ce minuscule émirat se règlent sur le pré d’une ex-puissance coloniale.

À quelques instants du départ de la course reine, tous les regards sont tournés vers la piste. Les plus grandes fortunes de la planète s’y affrontent. L’épreuve se court sur 2 400 mètres et compte dix-huit partants. L’Aga Khan y a trois chevaux engagés. L’outsider s’appelle Saonois. Ce petit prodige de 3 ans, acquis pour 10 000 euros par un amateur éclairé dont la profession de boulanger sonne comme une farce, est entré dans la légende après sa récente victoire au Prix du Jockey Club.

Nous sommes quelques-uns à croire en ses chances, dont le ministre de l’Agriculture, Stéphane le Foll. Les cotes s’affichent sur des écrans géants. Les commentaires vont bon train. Monté par le jockey phare Christophe Soumillon, le Japonais Orfevre fait figure de favori. Un homme d’affaire français, Henri de Pracomtal, rejoue pour son entourage la victoire de son poulain sur ce même terrain en 2011 : « Il entre en dernier dans la ligne droite. Et soudain, à 250 mètres de l’arrivée, un trou de souris. Il fonce ! À 50 mètres, il relève la tête : il a gagné. Je hurle ! »

Il hurle encore.

« Combien avez-vous de chevaux ? s’enquiert son interlocutrice.

— Trop ! » rétorque-t-il.

L’avocat Tony Dreyfus a parié sur le numéro 13, Camelot. Il se fie à la réputation de son jockey, l’Italien Lanfranco Dettori.

Le départ de la course est donné. Au bout des jumelles, les pur-sang flambent comme des torches. On voit les jockeys sauter comme des bouchons. Un seul d’entre eux sera de champagne. Le public crie, lance des noms à la volée. Des pieds martèlent les tribunes. Saonois est distancié.

Dans une ultime accélération, encouragée jusqu’à l’hystérie par ses supporters, l’inattendue Solémia coiffe Orfevre sur le poteau. Saonois se place dans les derniers, juste devant Ernest Hemingway. Je cherche des yeux le boulanger. Il a disparu. Lui et moi sommes dans le pétrin.

Crin noir, robe baie, Solémia, 4 ans, défile devant les tribunes. La fille de Poliglote et de Brooklyn’s Dance appartient à la famille propriétaire de Chanel, les Wertheimer. Défiler lui est naturel.

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