Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 77 sur 77

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Nocturne français

Ultime souffle d’air à l’île d’Yeu

 

 

C’était l’une de ces journées d’été qui donnent envie de tout recommencer. Le ciel était d’un bleu limpide et la mer calme. Il suffisait de respirer pour se sentir d’humeur légère. En file indienne le long de la route qui mène au phare des Corbeaux, quelques adolescents en goguette se signalèrent dans mon dos. Ils étaient sept ou huit, un peu désordonnés, qui s’apostrophaient, se lançaient des défis en se doublant sur leur vélo dans des accélérations rieuses. Je m’arrêtai sur le côté pour les laisser passer. Soudain, dans leur sillage, déboulant d’un chemin perpendiculaire, surgit une moto pétaradante. Le bruit du moteur troua le silence. L’engin visiblement trafiqué dégageait une fumée grisâtre et dépassait le seuil des décibels autorisés. Le conducteur ne portait pas de casque. Je vis clairement se dessiner sur son visage un sourire de triomphe lorsqu’il effaça, dans une accélération brutale, le groupe de jeunes cyclistes ébahis. Il fila vers le phare, emportant avec lui la magie de cet instant dont il venait de détruire, d’un simple mouvement de poignet, le fragile équilibre.

Il était déjà loin lorsque, se redressant sur son vélo, l’un des gamins qu’il venait de dépasser s’exclama avec un sourire extatique : « J’adore cette odeur ! »

Il me fallut quelques dizaines de secondes pour admettre que c’était bien du parfum d’essence qui avait envahi l’air pur dont l’adolescent rieur venait de s’enchanter ; et quelques secondes de plus pour m’avouer qu’à son âge, j’éprouvais le même attrait.

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