Nocturne français
Une héroïne
Les flashs qui crépitaient n’étaient plus pour elle. Le Tout-Paris du spectacle estampillé bohème venait chercher la lumière à son ombre. Quatre mois après sa disparition, le théâtre de la place de l’Odéon, où elle avait si souvent joué, célébrait Jeanne Moreau. L’actrice était de celles qui « savent habiter les silences et la profondeur du monde », souligna l’animateur de la soirée. Enfuie de chez elle à 16 ans pour courir voir l’Antigone d’Anouilh, Mademoiselle Moreau n’y était jamais revenue ; elle avait trouvé sa voie.
Arrivée en retard, la ministre de la Culture s’en excusa : « J’étais retenue par le président. » Un sourire béat scotché sur le visage, on sentait Françoise Nyssen transfigurée par ses nouvelles fonctions et déterminée à rendre le monde meilleur. Tremblante comme une jeune fille, elle s’avoua émue de participer à cet « hommage ». Patatras ! Son prédécesseur au micro venait d’expliquer que la comédienne n’en voulait surtout pas. Tant pis. L’ex-éditrice poursuivit en vantant « l’audace » d’une femme libre. Elle raconta qu’un jour, venue à Arles dans sa librairie dialoguer avec Paul Auster, Jeanne Moreau avait insisté pour s’asseoir par terre. Les babas cool sont incorrigibles : ils croient qu’il suffit de se rouler dans la poussière pour le redevenir. Sur une bande sonore, on entendit la voix de Sphynx de la comédienne dans La Machine infernale de Cocteau. Magnifiquement rythmée, lancée comme un train, elle prit possession de l’auditoire.
Le président du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, présenta la vedette de cinéma : Jules et Jim, Monsieur Klein, Le Feu follet… Ça valait tous les palmarès. Face à Maurice Ronet, Jean Gabin ou Alain Delon, filmée par Orson Welles ou Elia Kazan, sa présence éblouissait.
Pour les cinquante ans du Festival de Cannes, la star avait été invitée à réciter la liste des vainqueurs : une suite de noms, de titres de films, de dates : « C’est le monologue le plus émouvant que j’aie pu entendre », s’émerveilla Pedro Almodóvar. Il en faisait trop ; tout le monde en faisait trop. Chacun se drapait dans le caractère rebelle de l’absente pour s’en prévaloir, pourfendre les convenances bourgeoises. Quelle audace ! On revint au théâtre : « Un acteur, disait Moreau, peut jouer cent fois parce qu’il rêve toujours de la représentation idéale… Il est en état de frustration. » Au fil des extraits diffusés, l’actrice ne parlait jamais pour ne rien dire. Ses mots cognaient, justes, précis : « C’est une trahison d’en employer un pour un autre. Pas d’à peu près ! » intimait-elle devant un auditoire qui faisait à peu près l’inverse. Frondeuse, une image la montra, fixant son interlocuteur droit dans les yeux : « Les gens ont peur de vieillir. Ils ont tort. Ce capital d’existence, c’est notre richesse. »
Un rapide coup d’œil dans la salle donnait à ses propos le poids d’une condamnation. Pas une ride à l’horizon. Le directeur du Théâtre national de Bretagne évoqua l’instant où Jeanne Moreau lui avait caressé la joue à la sortie des Bouffes du Nord ; la responsable du festival d’Angers, le moment où elle avait partagé avec elle un pouilly fumé pour son anniversaire. Partout où elle passait, l’actrice laissait une trace intense. Une rue d’Angers portait son nom ; elle abritait le cinéma Les 400 Coups.
Sur l’écran, Mademoiselle Moreau chanta Le Tourbillon de la vie. Sur scène, son César d’honneur passa des mains de Céline Sciamma – a qui elle l’avait transmis – à celles d’une comédienne débutante, Gloriah Bonheur. La jeune Martiniquaise qui l’avait découverte en 2011 dans Ascenseur pour l’échafaud raconta drôlement son embarras lorsqu’elle voulut faire partager son enthousiasme à son entourage : « Tout le monde la connaissait déjà ! » Pieds nus sur les planches, Hélène Noguerra vint interpréter On dit que je ne suis pas sage. Bel effort de composition. Sur une image d’archives, Jeanne effeuilla Marguerite Duras. Comme dans la plupart des scènes où on l’apercevait, elle tenait une cigarette à la main. Quelques jours auparavant, la ministre de la Santé avait proposé d’interdire de fumer dans les films. À force d’interdire aux gens de mourir, ils finiront par périr d’ennui.
Le rideau – de fumée – tomba sur la soirée. Dans la douce nuit de Saint-Germain-des-Prés, les audacieux rentrèrent chez eux avec le sentiment grisant de s’être injecté une dose d’héroïne.
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