Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 72 sur 77

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Nocturne français

Le Tour du Monde

 

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Avoir du coffre à Moscou

 

Neige fondue, embouteillage. Pare-chocs contre pare-chocs. On n’avance pas. Sur des panneaux publicitaires, le visage de Patricia Kaas se dessine, annonçant sa venue pour un prochain concert. L’interprète des Hommes qui passent a son public en Europe de l’Est. Les Russes ont de la tendresse pour les Françaises oubliées : Mireille Mathieu, Brigitte Bardot. Plus loin, une publicité pour la Petite Robe noire, de Guerlain, l’enseigne d’une boutique – Rendez-vous. Quand on vit en France, on a un mal fou à imaginer que la France puisse faire rêver le monde ; peut-être parce que c’est celle d’hier.

Le ciel est gris, les tramways bleus, les toits verts des églises sont surmontés d’une coupole dorée. Le chauffeur s’est perdu. Le chapelet qui pend au-dessus du rétroviseur intérieur de sa voiture oscille de gauche à droite. Sur les trottoirs, la plupart des passants qu’on voit marcher ont l’air épais. Leur cou de taureau engoncé dans des manteaux de fourrure, des blousons d’hiver, les hommes avancent, la tête baissée. On dirait des chars d’assaut.

12 avril, jour des cosmonautes, fête nationale qui célèbre le premier vol spatial habité effectué en 1961 par Youri Gagarine. Le chauffeur stoppe devant un immeuble de la rue Prechistenka. D’aristocratiques demeures la bordaient sous les tsars. L’appartement du sommet – un penthouse de près de 2 000 m – passe pour l’un des plus beaux de la ville. Il est en vente au 2

prix modéré de 90 millions d’euros.

Un cocktail y réunit quelques figures moscovites en quête d’investissements. La terrasse doit être solide pour ne pas s’effondrer sous la charge de ces poids lourds ; elle embrasse la ville à 360°. La cathédrale du Christ-Sauveur qui lui fait face a survécu à toutes les purges. Staline avait voulu y construire une piscine. Elle n’arrêtait pas de fuir : joli symbole. Le quartier est hanté par l’ombre de Boulgakov. C’est dans une ruelle adjacente que le célèbre écrivain a composé son roman mythique, Le Maître et Marguerite, et fait séjourner le premier.

Des fils électriques courent le long des dalles en ciment du penthouse légendaire. L’appartement est en pleins travaux. Des serveurs se faufilent au milieu des invités avec des petits verres de vodka sur un plateau. Au buffet, on sert du champagne Bollinger comme dans les films de James Bond. J’attrape une coupe, avec le détachement de l’espion de sa majesté dans Vivre et laisser mourir. La plupart des jeunes femmes qui m’entourent auraient fait perdre la tête à 007. Ces stupéfiantes créatures arborent des bijoux magnifiques. Les hommes qui les encadrent ont du coffre ; des carrures de gardes du corps.

David Yakobashvili, fondateur de la plus grosse entreprise nationale de produits laitiers, jus de fruits et boissons, est répertorié comme la 111 fortune du pays ; Piotr Aven, banquier d’affaires, est un amateur de e

pétrole et d’art. Taillé comme un immeuble – il en possède un place Vendôme –, les mains dans les poches de sa veste boutonnée, Len Blavatnik est d’un genre laconique. Il a des participations dans les plus grosses sociétés du pays.

Ce n’est pas le genre de types que l’on bouscule à moins d’avoir un tempérament suicidaire. La vodka coule à flots. D’éminents représentants du CAC 40 sont présents. Le directeur local d’Alstom se souvient avoir présenté l’ex-ministre de l’Économie, Christine Lagarde, à l’actuel président du Parlement, Sergueï Narychkine : « J’aime les ténébreux », lui avait-elle glissé. Un négociant en vins pour l’Église orthodoxe achète trois millions de litres de vin de messe par an. L’un d’entre eux s’appelle Cahors. L’origine du cépage remonte à Pierre le Grand. Jean-Michel Cosnuau, quinquagénaire français au cheveu rare et à la silhouette ascétique, décrit l’éblouissant parcours de quelques-uns de ses compatriotes : « On est une trentaine à avoir connu, sinon une réussite exceptionnelle, du moins une belle aventure. »

Un parfum de far-west flotte dans ce saloon au sol brut. Le récit de Cosnuau est étonnamment sobre. Il a débarqué à Moscou il y a dix-huit ans. La femme qu’il aimait venait de périr dans le crash d’un avion de la TWA : « J’ai créé plusieurs clubs », dit-il simplement. Dont l’une des boîtes les plus en vue de Moscou, le 19. Il parle des ondes spirituelles qui, selon lui, parcourent le quartier et de sa conversion à l’orthodoxie. Il a l’âme vibrante et l’impassibilité d’un tueur à gages.

J’ai l’impression de feuilleter les pages d’un récit de Joseph Kessel. Au passage, j’intercepte sur un plateau un petit verre de vodka : attention à ne pas perdre votre self-control, me glisse un habitué des lieux. Autour de moi, les femmes ont une allure folle : les traits fins, une grâce qui ne correspond pas aux stéréotypes de la blonde poupée russe telle qu’on l’imagine en Occident, une maîtrise de la langue française. Ce détachement slave a, avant moi, affolé plus d’un visiteur. « Vous voulez savoir l’heure ? » s’enquiert Jacques von Polier. Encore un aventurier. La veille, on a dîné ensemble dans un restaurant à la mode sur les murs duquel il figurait en photo coiffé d’une toque en fourrure, encadré de deux jeunes femmes sculpturales. Il arbore à son poignet une épaisse montre Raketa, marque légendaire fondée sous les tsars et popularisée par Gagarine, dont il a repris avec quelques amis la production : « C’est l’une des dernières marques russes mythique, avec Kalachnikov. » Elle tape dans l’œil.

Le dernier poignet autour duquel il a fixé l’une de ses montres était celui de l’acteur américain Kevin Costner, de passage à Moscou. Jacques von Polier, dandy aristocrate, est arrivé en Russie à la fin des années 1990. Il projetait de poursuivre jusqu’à la Chine, mais n’avait pas obtenu son visa. Avant que je ne quitte Paris, Sylvain Tesson me l’avait chaudement recommandé. Lors de son dernier périple à Moscou, tous deux s’étaient fait arrêter par la police. Ils roulaient à tombeau ouvert en voiture ; en bon hussard, Sylvain était campé sur le toit.

Je tombe sur un ancien élève de Saint-Jean-de-Passy, collège où j’ai grandi. Son grand-père avait disparu au goulag. Autour de moi, tout me paraît exagéré : la souffrance des uns, la beauté des autres ; la fortune des derniers. Jusqu’à la passion que les Russes portent à la France. Ils en parlent avec des larmes dans la voix. Mon ancien camarade de Saint-Jean-de-Passy est d’une sobriété exemplaire. Il représente aujourd’hui à Moscou une prestigieuse marque d’horlogerie : « Tu as mieux réussi que moi, plaisanté-je, qui ne représente que moi-même. » « C’est déjà bien d’être encore en vie », maugrée-t-il. Il a épousé le caractère tragique du pays.

Dans un français châtié, la femme d’un proche de Vladimir Poutine parle de sa fille, en pension à la très huppée École des Roches à Verneuil-sur-Avre. On s’écarte pour laisser la place à un groupe tzigane. Surprise : le guitariste qui les accompagne est un sexagénaire français, affable et corpulent, dont le physique fait songer à Bernard Blier. De lointaines origines russes et un plus récent passé giscardien, Bernard Lozé est une figure du capitalisme, proche de certains oligarques russes. C’est également un grand amateur de chasse : « Tous les grands chefs communistes étaient de grands chasseurs », s’amuse-t-il. Il reprend de vieux chants scouts russes. Autour de lui, des danseuses font tournoyer leurs longues robes à volants ; une jeune actrice et chanteuse francophone, Arina Kramer, l’accompagne de la voix.

Posé dans un coin telle une colonne, les bras croisés, un costaud avec une oreillette observe la scène. Sur la terrasse, une poupée blonde proclame son amour de la littérature. C’est ici, dit-elle, que le Maître et Marguerite rencontrèrent le diable : « Peut-être était-il ici ce soir », dis-je. Elle rougit légèrement.

Non loin de là, un descendant de prince blanc converse avec un ex-avocat de l’oligarque Mikhail Prokhorov. En serrant la main de l’ambassadeur de France, Jean de Gliniasty, dont le mandat est sur le point de s’achever, je n’ai aucune peine à imaginer sa nostalgie.

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