Nocturne français
Un roi en exil
Sur leur tee-shirt blanc, les filles des beaux quartiers affichaient ce slogan : « Giscard à la barre ». Comment avait-il fait pour les séduire ? Les diplômes, prétendaient nos parents. Les siens étaient inaccessibles : Polytechnique, ENA. C’était beaucoup pour notre insouciance. Il n’avait pas vraiment l’air jeune ; mais faisait des efforts pour le paraître. Il était un peu guindé, longiligne, sûr de lui. Avec lui, disait-il, la France entrait dans la modernité.
L’histoire, cette mécanique bien huilée, voyait un grand bourgeois rêvant de monarchie succéder à un général qui l’avait rétablie. Tout était en ordre.
L’intelligence supérieure ne sert à rien, sinon à vous isoler. Il faut savoir être bête pour ressentir ce que ressentent les gens ordinaires. Sept ans plus tard, cet esprit hautain, aveuglé par lui-même, quitterait le pouvoir sans comprendre ce qui lui était arrivé. Congédié par ce peuple qu’il avait reçu comme on reçoit un domestique, avec une courtoisie méprisante, le roi froissé abandonnait son trône dans une mise en scène pathétique à la télévision : Au revoir ! C’était fini.
Rendez-vous manqué. Depuis, ce diamant solitaire qui aurait pu éblouir le monde ne brillait plus que pour des cercles intimes. Ce soir-là, il était l’invité prestigieux du cercle Phébus. Devant une assemblée choisie, ce prince, qui, du pouvoir aux femmes, de la gloire à l’argent, avait tout chassé – même le naturel –, venait partager sa passion pour la chasse.
C’était un moment rare car l’homme l’était. Sa présence impressionnait. Il trônait à la place d’honneur. Son entourage rayonnait.
Le banquet s’était ouvert au son des trompes du régiment de cavalerie de la garde républicaine. Valéry Giscard d’Estaing, rappela-t-on, en avait dessiné l’uniforme. Non loin de lui, siégeait une jeune femme au visage pâle et aux longs cheveux roux. Elle aurait pu être une cavalière épique, sous l’Ancien Régime. Frémissante, toute vêtue de noire, telle une icône gothique, Nathalie Kosciusko-Morizet se leva et rejoignit l’estrade pour prendre la parole. Bardée de diplômes, nourrie de ce sentiment de supériorité qui lui coulait dans les veines avec un charme vénéneux, la ministre de l’Écologie vivait dans un monde de séduction. Sa voix, douce, sautillante, caressa l’assistance. À cette assemblée qu’enivrait le son du fusil, elle conta l’histoire idyllique d’une « trame verte et bleue » qui permettrait au gibier de couler sa vie comme une source. C’était tendre comme un conte de fées bohème. Seuls ses ongles rouges, rappelaient que cette chasseresse politique avait le goût du sang.
Chambord, Raboliot, Marly, Rambouillet… Dans le salon de l’Interallié, toutes les tables portaient le nom d’un domaine qui s’enorgueillissait d’avoir accueilli les chasses les plus fastueuses. Valéry Giscard d’Estaing rejoignit à son tour l’estrade. Excellente intervention, commenta-t-il, se plaçant d’emblée dans la position du maître jugeant son élève. Être au-dessus des choses, des êtres était la seule altitude où évoluait ce tireur d’élite. Même son intonation de voix, irrésistiblement snob, contribuait à l’élever.
Ses premiers mots furent pour exprimer « sa surprise »… Il laissa un blanc. « Devant l’utilisation du terme “républicain” pour qualifier le Cercle. » D’un ton docte, dans une époustouflante et froide envolée, l’ancien hôte de l’Élysée se lança dans une longue évocation de la lignée prestigieuse de Gaston Phébus. Des comtes de Foix à Henri IV, il en souligna la branche aristocratique, fort peu républicaine. Sans la moindre note, possédant cette histoire comme si c’était la sienne, il la fit revivre avec cette clarté envoûtante qu’il savait donner à tous les sujets dont il s’emparait. Soudain, c’était limpide : les Phébus avaient fait l’Histoire, jusqu’au dernier d’entre eux, le prince d’Andorre. L’avant-dernier, rectifia-t-il, puisque ce « titre me revient, modestement ».
Le « modestement » n’était pas de trop. L’assistance en eut le souffle coupé. Dans une démonstration d’une souveraine désinvolture, Valéry Giscard d’Estaing venait, à nouveau, de s’anoblir. Ce rêve était sa hantise ; il l’avait poursuivi toute sa vie. Même aujourd’hui, où il n’était plus rien, il demeurait, à ses propres yeux, un Roi-Soleil.
Dans un dernier élan, il chanta les éloges de la chasse, cette noble activité dans laquelle ses ancêtres s’étaient illustrés par leur élégance et leur raffinement. Et rappela que Charles X, monarque orléaniste auquel on l’avait parfois comparé, avait été « le meilleur fusil de tous les temps ».
Un crépitement d’applaudissements salua cette performance royale.
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