Nocturne français
Une étoile à Paris
Pantalon noir, pull à col roulé marron, blouson de cuir négligemment entrouvert, Jodie Foster, silhouette adolescente, m’attend dans un salon de l’hôtel Crillon. Vive, spontanée, elle dédaigne à mon grand plaisir le canapé, un peu distant selon elle, rapproche son fauteuil du mien, écarte le vase de fleurs qui nous sépare. Maîtresse femme. Elle domine la situation. L’œil est bleu, le sourire intelligent ; il vous charme, vous jauge, vous tient à distance. Les mains jouent avec une boîte d’allumettes.
De passage à Paris pour la promotion de son dernier film – trois pays en cinq jours –, la star a laissé aux États-Unis le fils qu’elle a fait toute seule, Charlie, 17 mois. Elle est pressée de rentrer. Un rapide « hello ! » à sa sœur, qui habite près de Toulouse, quelques brèves rencontres et elle sera déjà repartie. Je suis une parenthèse dans sa vie.
Dans son dernier film, Anna et le roi, elle incarne une préceptrice anglaise qui séduit, en tout bien, tout honneur, le monarque de Siam. Femme de tête. Autoportrait ? « Un peu rigide peut-être. Et pas très contemporain, ce sens du sacrifice », commente-t-elle.
Quand elle ne réfléchit pas, Jodie Foster court. Elle trotte autour du globe comme une souris inquiète. Pourquoi part-on ? « Pour apprendre, voir, sortir de soi-même. En fait, j’aime aller au cinéma et voyager. » N’est-ce pas la même chose ? Elle acquiesce. Quand elle sourit, ses joues se creusent d’une irrésistible fossette. Elle se souvient de son dernier séjour à Pékin. Elle avait visité des monuments, était allée au restaurant, avait fait de la bicyclette. Ah ! la bicyclette ! Si ça ne tenait qu’à elle, elle vivrait sur deux roues.
« Je pensais que vous viviez sur un nuage ? dis-je.
— Pas tant que ça ! »
Elle extirpe une allumette qu’elle triture nerveusement. Pour percer son secret, toujours fixer les mains de son interlocuteur, recommandait Lénine. Le plus grand coach de masse de tous les temps. Ongles rageurs. Chez Jodie Foster, le tigre est dans le moteur. À 37 ans dont trente-quatre de carrière, l’ancienne gamine de Taxi Driver, passée par l’université de Yale, compte trente-trois rôles à son actif, deux Oscars. Son cachet – 10 à 15 millions de dollars par film – la place au sommet de l’échelle d’Hollywood. Pourtant, elle prétend ne pas correspondre au modèle de l’actrice : « Je vis surtout avec ma tête. Les acteurs, en général, réagissent avec leur corps et leur cœur. Mais je fais des efforts pour estomper mon côté intellectuel. »
Le rôle d’Anna ne contribuera guère à modifier son image. Elle y apparaît hautaine et d’une rigidité victorienne. Elle m’explique que cela traduit la peur que ressent l’héroïne. Enchaînement logique :
« De quoi avez-vous peur ? »
Elle réfléchit à peine : du noir.
« Des reptiles, de la faillite, d’être médiocre, de tomber à ski. D’ailleurs, quand je fais du ski, je ne tombe pas. En fait, j’ai peur de ce qui est dangereux. Je crains de ne pas être très courageuse.
— Et de quoi n’avez-vous pas peur ?
— Des langues. Même si je ne les parle pas aussi bien que le français, je n’ai jamais peur de me lancer. »
Elle éclate de rire : « Ça n’a rien à voir avec le sujet, mais j’ai connu quelqu’un qui avait la phobie de tout ce qui avait la forme d’une poire. »
Un court instant, elle s’envole. Je nous imagine ensemble, loin de tout ça. On court dans Paris. Nos propos sont libres, il y a des questions sans réponse, des silences. La vraie vie. Un nuage passe dans son regard. Éprouve-t-elle parfois de la lassitude ? Oui : « La première fois qu’on me pose une question, je dis ce que je pense ; la cent millième fois aussi, mais j’ai plus de mal à me convaincre que j’y crois. »
Dans notre dos, la porte vient de s’ouvrir en grinçant légèrement. Les stars sont des enfants auxquels leurs attachés de presse interdisent de sortir trop longtemps. Jodie Foster me tend la main, sourit comme si elle était heureuse. Entre ses doigts, l’allumette s’est brisée.
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