Nocturne français
La dernière cascade
Le Magnifique est l’hôte d’honneur d’un dîner au Carlton, sur la Croisette : « Vous avez fait ce soir la plus belle de vos cascades », lui a lancé Gilles Jacob lorsqu’il a gravi péniblement les marches du palais du Festival de Cannes. Jean-Paul Belmondo avait souri de toutes ses dents. L’acteur en morceaux, septuagénaire victime en 2001 d’un terrible accident vasculaire cérébral, se déplace avec difficulté, s’appuyant sur sa canne et le bras de sa compagne, Barbara Gandolfi.
Il a le teint cuivré d’un vieux chaudron. Elle, brune et cambrée, semble poser pour la prochaine couverture de Playboy. Assis à sa table, ses vieux complices de scène n’auraient manqué l’événement pour rien au monde. Parmi eux, Michel Rocard, ex-Premier ministre, cascadeur de gauche balancé dans le décor par un type bien plus habile que lui, François Mitterrand ; Georges Lautner, son réalisateur fétiche ; Charles Gérard, le copain de toujours. Son fils Paul se tient à ses côtés. L’As des As baise la main de la blonde et mythique Faye Dunaway. Caractère heureux, éducation parfaite, son sourire scotché de bon vivant farceur serre le cœur.
Jeune homme, quand il conduisait son bolide à cent à l’heure, sa mère lui demandait d’accélérer. Il n’était pas improbable qu’il finisse dans le mur. Des bagues brillent à tous ses doigts, comme à ceux d’un archevêque venu bénir l’assistance. « J’ai joué la comédie pour me délester de la gravité du monde », disait le comédien lorsqu’il pouvait encore s’exprimer. « Ah ! Oh ! » se contente-t-il de s’exclamer depuis, tentant de remercier ses amis dans des phrases qui restent douloureusement suspendues à l’impitoyable crochet de sa paralysie.
Le bonheur semble imprimé sur son visage. Quel panache, quelle leçon de vie ! Jean-Pierre Marielle vient l’embrasser sur le front ; Jean Rochefort, qui a toujours l’air de chercher son cheval, se lève pour prononcer quelques mots. Voix caverneuse, numéro d’artiste. Salut final : « T’es vraiment beau assis ! » Cet humour de cavalier.
La soirée s’achève au sommet du palais, sur la terrasse du Mouton Cadet Wine bar. Le Magnifique ne l’a jamais été autant.
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