Nocturne français
Un peu d’humanité
Sur les devantures des stands, le vent fait s’agiter des fanions Ricard. Au parc Georges-Valbon, à La Courneuve, la table est dressée : nappes en toile cirée ou tissu à carreaux. En Lozère, charcuterie et omelette aux cèpes. Merguez à Boulogne, fruits de mer à Suresnes, brasucade de moules à Nangis. C’est la France des départementales, joyeuse et populaire ; à cette nuance près que les avenues s’appellent Aragon, Guy-Môquet ou Hô-Chi-Minh. « Le capitalisme a fait son temps », proclame une banderole ; « Les grandes idées viennent du peuple », scande une autre. L’homme nouveau ne renonce à rien. Des dizaines d’orchestres accompagnent les dîneurs : accordéon, salsa, reggae, jazz, rock’n’roll, tous les genres sont humains. C’est la lutte. On se croirait à Ibiza. Sauf que les vrais communistes ne dansent pas seuls. C’est à cela qu’on les reconnaît : ce besoin d’être ensemble.
Au fond, le personnage ingrat, c’est le bourgeois. Il ne pense qu’à lui ; à son confort. À la fête de l’Humanité, contrairement à celle de la Musique, nulle cacophonie. Les camarades travailleurs marchent d’un même pas. Avenue Che-Guevara, les baffles d’un groupe péruvien crachent comme un lama ; au Kremlin-Bicêtre, le bar s’appelle KB ; c’est moins risqué que KGB. L’heure n’est pas à l’autocritique. À Bagneux, le mojito vaut trois euros ; on est au paradis socialiste. En Lorraine, un chanteur reprend La Fille du Père Noël de Jacques Dutronc ; un peu plus loin, un autre joue L’Opportuniste du même pape du je-m’en-foutisme. Que fait la police politique ?
Au rayon des livres d’occasion, à côté des œuvres de Karl Marx, Engels ou Lénine, on trouve Les Sanglots de la fête de Roger Hanin. L’huile d’olive est palestinienne, les chapeaux malgaches. Dans les allées encombrées, les poubelles débordent : ce n’est pas très écologiste. À Drancy, un groupe de quinquas des deux sexes enflamme le parquet avec Blue Suede Shoes ; puis il enchaîne avec See you later, Alligator. L’impérialisme américain fait des ravages. Sur un tee-shirt est imprimé en lettres capitales : STALINGRAD 43. Le début de la résistance. Dans tous les étals, la figure du Che est en vente libre. « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux », proclame, en lettres rouges, La Boétie sur une palissade.
La fraternité, c’est ce qui reste quand on a tout oublié de la réalité du communisme.
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