Nocturne français
Comme au cinéma
Une version restaurée de Barry Lyndon est projetée dans le parc du château de Bagnolet, dans la ville de Cognac, en présence de Marisa Berenson et de la veuve de Stanley Kubrick, Christina. À sa sortie, ce film, couronné de lauriers, avait été un échec dans les pays anglo-saxons. En France, il avait connu un grand retentissement. En multipliant les scènes éclairées à la bougie, le réalisateur soulignait la fragilité de la flamme amoureuse ; ses personnages vivaient au e XVIII siècle. Ryan O’Neal, ex-prince charmant de Love Story, y incarnait un parvenu sans scrupules. L’Amérique l’adorait. Marisa Berenson, en aristocrate tragique, était d’une stupéfiante beauté. Elle connaissait le rôle par cœur. C’était la petite-fille d’un diplomate et d’une comtesse au nom exotique ; son arrière-grand-mère était la couturière Elsa Schiaparelli.
Elle était de ces êtres, disait Kubrick, « qui projettent une certaine immobilité en surface, et pourtant on sait ce qu’ils pensent et ce qu’ils ressentent ».
Rien n’a changé. Sous le maquillage, l’actrice aux yeux verts fait vaciller les cœurs. Son regard brille comme si elle avait pleuré. Elle a de longues mains, des gestes envoûtants. Elle raconte le tournage du film. Il avait duré huit mois et demi. Pour correspondre avec elle, Stanley Kubrick lui écrivait des lettres. C’était un être distant, d’un perfectionnisme maladif. On le disait autoritaire et cassant. Il n’était que poli, délicat et respectueux, corrige la comédienne. Le contraire du tyran mis en scène par une presse qu’il méprisait.
Son partenaire, Ryan O’Neal ? « C’était différent. » Marisa Berenson baisse les yeux. Elle a soudain l’air effaré. Son sourire masque sa gêne.
Christina Kubrick est une vieille dame charmante, qui porte des souliers dorés. Peintre, elle a contribué aux décors des films de son mari. Elle, aussi, se souvient de O’Neal comme d’un type peu fréquentable. On est loin du modèle du séducteur : « C’était un boxeur », glisse-t-elle pudiquement. Il frappait son entourage, au sens propre. Dans son sillage s’agitaient des figures inquiétantes. La drogue circulait. Christina revoit avec tristesse la fille de l’acteur, Tatum. Elle n’avait que 7 ans lorsqu’elle accompagnait son père sur le tournage. Ryan O’Neal la traitait avec une cruauté qui rejoignait la manière dont il rudoyait le fils de Lady Lyndon à l’écran. Les acteurs trouvent la source de leur génie dans leurs travers : ils jouent ce qu’ils n’osent pas montrer. Kubrick avait percé la vraie nature du héros de Love Story.
À 10 ans, Tatum O’Neal remporterait un Oscar pour son second rôle dans La Barbe à papa ; puis elle sombrerait dans la drogue.
Christina parle de son époux comme s’il était encore là : un demi-siècle de destin commun. Les cheveux argentés, le chignon impeccable, elle semble fraîchement peinte. Titre du tableau : hippie chic. « Sur le tournage, dit-elle encore, pour vieillir les costumes des figurants, on les trempait dans le thé. »
Le dîner est servi dans la salle à manger du château, blanche pâtisserie rêveuse inspirée d’une villa en Louisiane. Un ballet de serveurs présente les plats : « Moteur ! » lancé-je à la jeune femme qui me fait face. Elle me regarde, surprise. « Vous ne croyez tout de même pas que nous sommes dans la vraie vie ? »
OceanofPDF.com