Nocturne français
Dites-le avec des gants
Il faut s’attacher aux détails : celle que les revues spécialisées décrivent comme une « brune au teint diaphane » est (re)devenue rousse. C’est en 2003, l’année où elle avait été nommée directrice artistique de la FIAC, que Jennifer Flay avait pour la première fois modifié la teinte de ses cheveux. Cela devait signifier quelque chose ; surtout dans le domaine où elle voulait régner, où l’on avait le sens des couleurs.
Quatorze ans de règne absolu plus tard, à la veille de l’ouverture à Paris de la 44 édition d’une foire qu’elle a hissée parmi les rendez-vous majeurs e
de l’art contemporain, Mrs Flay participe au traditionnel dîner des Amis du Musée d’art moderne. Nous sommes tous deux à la table 113. Nous ne nous connaissons pas. Lorsque je me suis présenté, elle m’a jeté un regard de travers.
Aux tables voisines, siège la galaxie internationale du milieu de l’art. Jennifer Flay ne masque pas son ambition : faire en sorte qu’il soit impossible pour un grand collectionneur de ne pas être à la FIAC. Pour ce faire, elle n’hésite pas à privilégier les artistes étrangers. Cela lui vaut certaines inimitiés. Mais ses ennemis restent prudents : ils ont peur d’elle.
Cette année, elle a suscité un début de polémique en faisant percer un trou près de la nef du Grand Palais : « Vous savez ce que l’on dit de moi, s’amuse-t-elle. Rien ne peut résister à Jennifer. Et on a même ajouté : Pas même les murs. »
Ça a l’air de l’enchanter. Sa détermination impressionne ; ses yeux bleus ne doivent pas souvent ciller. Elle brûle d’en découdre. Le couturier Christian Lacroix l’a surnommée Ginger Flame. Ce pseudonyme lui va comme un gant. « Savez-vous que les perles du collier que je porte autour du cou ont été forgées à partir de météorites ? »
Dame de fer, elle vient du bout du monde, de Nouvelle-Zélande. Quand Laurent Fabius l’a décorée de la Légion d’honneur, dans son discours de réception, elle a évoqué un ouvrage de l’artiste conceptuel On Kawara, auteur des fameux télégrammes : I Am Still Alive.
C’est une guerrière, qui ne sort qu’en armure.
Soudain, pourtant, celle-ci semble se fendre. Se tournant vers moi, qui me tiens coi, elle m’accuse de vouloir revenir sur le conflit qui l’a opposée il y a quelques années à son ancien directeur, Jean-Daniel Compain : « Je vous préviens, avertit-elle, je ne veux pas en parler. » Et elle se met à en parler. Cette rupture l’obsède. Tandis qu’elle se confesse, me gardant de tout commentaire, je hoche de temps en temps la tête. Je vois ses yeux s’embuer. Elle a été traînée plus bas que terre, me dit-elle. Mais elle a remonté la pente : « Je ne veux pas squatter le job, grince-t-elle, mais si la FIAC ne veut pas me lâcher, je ne lâcherai pas la FIAC. »
À bon entendeur, salut : « Je suis le punching-ball de l’art contemporain », conclut-elle en se levant et en me tendant la main.
J’hésite à la lui serrer. C’est une femme avec laquelle il vaut mieux prendre des gants.
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