Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 45 sur 77

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Nocturne français

Le charmeur

 

En affaires comme en amour, son doux sourire faisait fureur. Il avait ce charme, ce sens de l’hospitalité, cet art de la conversation dont les Français raffolent chez les Libanais. Je l’avais rencontré la veille, lors d’une exposition consacrée à Damien Hirst au Musée océanographique de la principauté de Monaco. Le prince Albert et sa sœur Caroline honoraient l’inauguration de leur présence. Le gratin du rocher assistait à l’événement. S’extasiant comme tout le monde devant un requin noyé dans le formol, pièce emblématique de l’artiste contemporain, il semblait chez lui, en terrain conquis.

Autour de nous, les invités se croisaient comme des porte-avions. Chacun pesait plusieurs centaines de millions d’euros. Je me sentais léger. Un léger sourire en coin, Samir Traboulsi se vanta de ne pas être l’otage de cette culture tape-à-l’œil. Sa collection privée ne comptait que des artistes classiques consacrés. Il m’énuméra quelques noms. Tous figuraient dans les plus grands musées.

Il citait ses tableaux comme autant de victoires. Me sentant un brin sceptique devant tant de magnificence – je doutais un peu de la véracité de ses propos –, il m’invita à venir admirer quelques pièces de sa collection dans son pied-à-terre monégasque. Nous prîmes rendez-vous le lendemain. Le parfum sulfureux accolé à son histoire – il avait été condamné pour trafic – ajoutait à ma curiosité.

Je me présentai comme convenu à l’heure du café, quai Kennedy. Il occupait un duplex, au septième étage d’un luxueux immeuble blanc. Il me reçut avec la même affabilité que la veille. Dans son pantalon de toile beige, son pull bleu ciel, avec ses cheveux gris soigneusement rejetés en arrière, sa silhouette était celle d’un septuagénaire distingué.

Il me fit asseoir, me servit un café. Sa conversation roula sur son amour de la France. Il évoqua ses débuts bohèmes à Saint-Germain-des-Prés. C’étaient les années 1970. Il habitait un hôtel modeste. J’ignore comment, il avait côtoyé toutes les grandes vedettes de l’époque, François Sagan, Juliette Gréco, Jacques Brel, Charles Aznavour. Tout semblait simple, naturel. Les rencontres s’enchaînaient, la fortune lui souriait. Dans son hôtel particulier, il recevait le Tout-Paris. Il me décrivit des fêtes somptueuses. On se serait cru dans un roman de Scott Fitzgerald. Comme le héros de Tendre est la nuit Dick Diver, Samir Traboulsi donnait le sentiment de n’avoir d’autre souci que de faire plaisir à ses hôtes. Il me raconta la colère homérique dans laquelle entra un soir le sculpteur César parce qu’il ne l’avait pas placé à sa table à un dîner au musée Jacquemart-André.

Sur son visage verni, rien ne laissait deviner les ombres de son passé sulfureux. Ses manières policées, son regard ensoleillé suscitaient la sympathie immédiate. À un moment donné, répondant à mes interrogations silencieuses, il revint de lui-même sur les affaires qui lui avaient valu tant d’ennuis. En quelques phrases, il résuma le procès à l’issue duquel il avait été condamné à deux ans de prison pour délit d’initiés : « C’était un règlement de comptes politique. On a voulu me punir. J’étais l’ami de beaucoup trop de ministres, dont Pierre Bérégovoy. »

Derrière la baie vitrée de son salon, la mer infiniment bleue offrait un arrière-plan enchanteur à ses propos. J’aurais pu l’écouter pendant des heures. Il en vint enfin à parler de sa collection de tableaux. C’était entre nous. Depuis ses mésaventures, il avait choisi de vivre dans la discrétion. Son existence se partageait entre Londres, Paris et Monaco ; les chefs-d’œuvre qu’il possédait étaient répartis sur les murs de ses différentes demeures. À Monaco, il privilégiait les toiles ensoleillées. Mon regard balaya le salon : Magritte, Léger, Miró, Picasso. « Que des choses légères », sourit-il. Pourquoi s’encombrer ? D’une paire d’enceintes s’échappait un air d’opéra. Symbole d’une forme de civilisation, il appartenait à la race des conquérants. Sur une table basse, à côté d’une coupelle remplie de bonbons emmaillotés, dans laquelle il m’invita à puiser, une « pièce unique » en marbre blanc de Baltasar Lobo faisait écho à l’exposition qui célébrait le sculpteur aux Tuileries.

Samir Traboulsi se leva, s’approcha de la bibliothèque où étaient alignés des livres d’art, des catalogues d’exposition. Il en saisit un, s’arrêta un instant sur une œuvre de Kandinsky qu’il avait, dit-il, prêtée à la Fondation Maeght, feuilleta l’ouvrage rêveusement : « Ça, poursuivit-il, c’est à moi. Ça aussi. » Il s’extasiait devant ses possessions comme si c’était son œuvre. Avec son sens de la démesure, son absence de scrupules, l’idée me vint qu’il aurait fait un bon personnage de James Bond. Un méchant sophistiqué. Ses yeux brillaient : « Devant tous ces chefs-d’œuvre, dit-il, je me sens comme un père de famille, fier de ses enfants. » Il était d’un calme absolu, d’une courtoisie parfaite. Les noms de toiles magiques défilèrent : Impressions funèbres de Kandinsky, Portrait de Fernande de Van Dongen, Femme assise près d’une fenêtre de Matisse : « Celui-là, conclut-il, personne ne sait que je l’ai. Même pas ma femme. »

Sous les reproductions qu’il me signalait, les légendes authentifiaient ses dires : collection Samir Traboulsi. Il y eut encore un tableau de Modigliani, Zborowski à la canne, La Partie de campagne, de Fernand Léger : « Celui-là, je l’ai vendu. » Il me raconta avoir mis la main sur son premier chef-d’œuvre par hasard, après avoir prêté de l’argent à un journaliste polonais : « Il ne pouvait pas me rembourser. Il est arrivé avec une gouache enveloppée dans du papier kraft. C’était un Picasso. »

La chance sourit aux audacieux. L’homme d’affaires avait quelques regrets. Il avait laissé passer des toiles de Klimt, de Lolita Lempicka. Elles manquaient à son palmarès. Sur un meuble, un pigeon de Lalanne. Nous nous levâmes pour monter à l’étage. Dans le couloir, des photos alignées de Willy Rizzo. De sa chambre, on dominait la baie. Il me fit admirer le bar de la salle de bains. Il était comme un enfant. Il me proposa un cognac. Il crânait un peu. Il avait un besoin éperdu d’épater, d’être admiré. C’était un défaut que je trouvais bénin. De sa fenêtre, on distinguait clairement le Lady Moura. C’était le plus gros yacht du port. La veille, Samir Traboulsi m’avait présenté à son propriétaire, un milliardaire saoudien.

« Je n’aperçois pas votre yacht ! » plaisantai-je.

Un doux sourire se dessina sur son visage. Pourquoi avais-je encore cette image d’un tueur professionnel, attendri par sa cible, en train de visser un silencieux sur le canon de son revolver ? On redescendit au salon. Discret comme dans les films, un domestique fit son apparition. « Pouvez-vous sortir la caméra ? » lui demanda sur un ton neutre Samir Traboulsi. L’employé pressa sur un bouton et un miroir s’anima. Il se détacha du mur, mû par un bras télescopique, et devint un écran. Filmé par une caméra extérieure, je vis se dessiner un yacht amarré sur le quai dont les initiales mystérieuses – SPYK – étaient celles de son propre prénom, de celui de sa femme et de ses deux enfants.

Nous nous rassîmes sur un canapé blanc. Le moindre de ses gestes portait la marque d’un raffinement extrême. Il était satisfait de lui-même, mais avec cette pointe de tristesse qui attirait la sympathie : « Ne vous méprenez pas, me dit-il, le cosmétique n’est que de l’emballage. Ce qui importe, c’est que quand vous ouvrez la boîte, il y ait une âme. » Tout ce luxe autour de lui cachait une misère dont il n’était pas dupe : « Il y a ceux qui multiplient les gardes du corps, ceux qui sont poursuivis par le spleen, ceux qui veulent rajeunir de façon superficielle. L’argent leur fait plus de mal que de bien. L’argent, vous savez, rabaisse, rend vulgaire, ostentatoire, obsédé. »

Je le savais moins bien que lui, mais m’en doutais : « Qu’est-ce qui vous pousse à acheter tous ces tableaux ? L’envie d’être malheureux ? » Il afficha son doux sourire : « L’envie de posséder la beauté… Et la jouissance de l’emporter sur les autres. Quand j’achète un tableau, j’empêche un de mes rivaux de l’avoir. »

Course sans fin. Les riches sont des athlètes comme les autres ; ils veulent battre des records. Samir Traboulsi se leva, fixa l’horizon : « J’ai le parcours d’un combattant », dit-il. Ni remords, ni regrets. Un constat. Il se rassit. L’entretien touchait à sa fin. Je le complimentai sur son intérieur : « Celui de votre appartement », précisai-je avec ironie. Il eut soudain l’air peiné. C’était l’un de ses amis, l’architecte star Dante Benini, qui avait réalisé la décoration. L’an passé, ils avaient réveillonné ensemble. À la fin de la soirée, Benini lui avait confié qu’ils n’étaient pas sûrs de se revoir. Il avait un cancer du pancréas : « On va l’appeler », dit soudain Traboulsi. Il composa son numéro. L’architecte répondit. Il était à New York : « Dante ? Come va ?  » hocha Traboulsi la tête : « Non tanto bene », reprit-il, me lançant un regard désolé. Les deux amis conversèrent quelques instants. Avant de raccrocher, mon hôte se tourna vers moi : « Dante vous remercie d’avoir apprécié son travail. »

D’un simple coup de fil, le milliardaire venait d’offrir à Dante Benini le plus précieux des cadeaux.

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