Nocturne français
Un philanthrope à Manhattan
Quel sentiment éprouve-t-on à se retrouver seul, face à l’un des plus redoutables prédateurs financiers de la planète ? L’impression étrange de croiser l’un de ces maîtres du monde qui dans les coulisses en écrivent l’histoire et n’en dévoilent jamais rien.
Le siège de Quantum, fonds géré par le milliardaire George Soros, était situé à Manhattan, à l’angle de Madison et de la 57 Rue. Son bureau, vaste e et lumineux, dominait Central Park du 32 étage d’un gratte-ciel. e
Le rendez-vous avec le spéculateur avait été fixé quelques semaines auparavant à l’occasion de la sortie en français de son livre, Le Défi de l’argent. L’entretien minuté : une heure précise. Dans ce laps de temps, m’avait-on fait savoir, toutes les questions seraient autorisées. Il était entendu que la conversation ne porterait pas sur l’aspect technique de son œuvre, domaine dans lequel je brillais par mon incompétence, mais sur son caractère et les ressorts psychologiques de son action.
La question qui me hantait était plus ou moins celle-ci : comment devient-on riche ? Ou autrement formulé, à la Scott Fitzgerald : qu’est-ce que les riches ont de plus que les autres ?
Hemingway prétendait avoir trouvé la réponse : de l’argent. Hemingway était une brute, qui finirait mal. Qu’est-ce que les grands écrivains ont de moins que les autres qui les empêche d’achever leurs jours paisiblement ?
La plupart des riches que j’avais fréquentés me paraissaient d’un genre ennuyeux. De plus, ils n’avaient jamais le moindre euro sur eux. Il fallait toujours leur offrir un café.
Les riches sont rarement légers ; ils ont des pieds de plomb. C’est pourquoi on ne les croise jamais dans les escaliers, songeais-je dans l’ascenseur. Au 32 étage, ambiance feutrée, accueil policé. Une assistante e
m’installa dans un bureau neutre. Par la porte ouverte, j’apercevais de jeunes cadres en chemise rayée qui allaient et venaient, affairés, transportant d’épais dossiers sous le bras.
Son assistante m’informa que M. Soros avait l’habitude de s’asseoir en bout de table : « J’ai bien envie de prendre sa place, plaisantai-je. Elle doit être en or. » J’accompagnai ma remarque d’un clin d’œil appuyé, qui ne fit pas sourire l’employée modèle.
Le café avait un goût fade. Quelques instants plus tard, « l’homme qui fait trembler les marchés », selon la bande rouge qui ornait son livre, pénétrait dans la pièce. Il me tendit la main. Costume bleu, fines lunettes, cheveux argentés, laqués en arrière, il avait un faux air d’Henry Kissinger. Pendant une heure, me dit-il en souriant, il allait se livrer avec entrain au feu modéré de mes questions. Je l’étonnerai, l’amuserai ; le décevrai probablement. Je me demandais ce que je faisais là. Ce type avait visiblement des nerfs d’acier ; je n’en sortirai rien, sinon brisé.
Je menais l’entretien d’un ton désinvolte. Nous restions en surface. Soros n’aimait pas le jeu, ne ressentait aucune passion pour le risque. Dommage. Son job était de le minimiser. J’enrageais : j’avais traversé l’Atlantique pour cuisiner un type qui aurait pu travailler dans les assurances.
La conversation patinait. Je le trouvais plutôt sympathique, mais il y avait en lui une mécanique qui me paralysait. Je lui demandais s’il avait un jour éprouvé quelque remord en songeant à tous ces anonymes que ses spéculations avaient contribué à ruiner. Il haussa les yeux au ciel : quel naïf je faisais ! Il ne pensait pas en termes d’individus. Il vivait dans l’abstraction. Du haut de son gratte-ciel, les hommes avaient la taille de fourmis.
Il avait ce genre brutal des self-made men. Avait-il connu le doute ? Il sourit en silence. J’insistai : « Il y a bien quelque chose qui ne va pas chez vous ? » Il fit mine de réfléchir :
« J’ai un mal fou à trouver quelqu’un pour me battre au tennis.
— Je veux bien essayer, dis-je, mais je ne suis pas certain d’y arriver. »
Il ébaucha un sourire. Rien ne semblait pouvoir le perturber. Il fonçait droit comme une balle. Il avait à jamais remisé ses sentiments au vestiaire.
Le soir tombait, nous unissant dans un début de pénombre tels deux vieux complices. Derrière la fenêtre, Central Park avait l’allure d’une forêt noire, peuplée de gardes lumineux. J’eus l’illusion que nous pourrions passer la soirée ensemble, à aligner quelques whiskies, ou de vieux cognac. Nous trinquerions à notre amitié naissante.
À cet instant, un bip retentit sur son bureau, presque imperceptible. Sans transition, Soros s’interrompit, laissant sa phrase en suspens et, comme s’il avait été piqué par un moustique, se leva brutalement et quitta la pièce.
Je restai seul, interdit. Étais-je allé trop loin dans la familiarité ? Avais-je dit quelque chose qui lui avait déplu ? Mes pensées s’agitaient. La nuit était tombée, des éclats de voix provenaient des bureaux voisins. Je restai de longues minutes à guetter son retour. Il ne revint jamais.
Lorsque je me levai pour quitter la pièce, j’avais le cœur lourd ; l’impression d’être tombé du 36 étage. En passant dans le couloir, j’aperçus e
mon interlocuteur tranquillement assis derrière son bureau. Il discutait au téléphone. J’hésitai à le saluer. Je restai immobile sur le pas de sa porte.
Je repris l’ascenseur pour descendre. Il fallait me faire une raison : le bip que j’avais entendu avait tout simplement sonné ma mort. À partir du moment où il s’était déclenché, je n’existais plus aux yeux de Soros. J’étais redevenu une fourmi ; je m’étais dissous comme un sucre, dans ce café qui me donnait soudain envie de vomir.
Seul, sur Madison Avenue, sur le petit carnet qui ne me quittait pas, je biffai rageusement le terme de « philanthrope » accolé au nom de Soros.
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